Le Parlement panafricain réinvente le panafricanisme

L’ironie et la cruauté du sort n’auraient pas pu être plus mordantes. Invités à Yaoundé la semaine dernière pour une conférence de haut niveau, placée sous le Très Haut patronage du président de la République, Paul Biya, sur l’intégration socioéconomique africaine, des parlementaires du continent, membres du Parlement panafricain (PAP), organe de l’Union africaine ayant pour siège la ville de Midrand en Afrique du Sud, ont vécu des péripéties de voyage qui illustrent à souhait l’état des lieux du panafricanisme. De fait, pour rallier Yaoundé, en partant de Maputo au Mozambique, ils ont dû transiter par... Dubaï, où ils ont été bloqués après un périple éreintant et chaotique. Le résultat c’est, hélas, leur absence à la cérémonie officielle d’ouverture de la conférence. Ce ne fut pas leur seule mésaventure. Alors qu’ils disposent d’un passeport unique délivré par l’Union africaine, ils se sont vu exiger dans les escales africaines leur passeport national. Comme si ce document à forte charge symbolique, acquis de haute lutte et censé symboliser l’unité, ne représentait somme toute qu’un gadget !
Ces incidents soulignent les ambigüités, et même les impasses contemporaines du grand rêve panafricaniste  qui ne s’est pas traduit, 60 ans après les indépendances, par une réelle intégration socioéconomique de l’Afrique. Porté et sublimé par les pères des indépendances comme une véritable quête du Saint Graal dont l’aboutissement restaurerait notre identité et notre dignité, tout en ouvrant la voie à la prospérité partagée, il peut apparaître à l’orée du vingt et unième siècle comme un pur fantasme ou une douce utopie. Tant en Afrique les frontières sont ferrées, les ego surdimensionnés,  les initiatives timorées.  Ce constat amer n’enlève rien à la légitimité et à la pertinence de la démarche du Parlement panafricain d’organiser à Yaoundé, loin de son quartier général, une conférence internationale sur ce thème. Afin de dépoussiérer le concept, raviver le débat, et secouer le cocotier.
Mais il n’est pas superflu de s’interroger sur ce qu’est le panafricanisme. Voici comment le Petit Larousse le définit : « Doctrine politique, mouvement tendant à regrouper, à rendre solidaires les nations du continent africain. » Et quant à l’intégration économique : « Ensemble de procédés par lesquels plusieurs Etats créent un espace économique commun. Elle peut prendre plusieurs formes : zone de libre échange, union douanière, marché commun, union économique, intégration économique totale ».
En s’emparant de ce sujet sensible  et ô combien stratégique, le Parlement panafricain, qui rassemble des députés et des sénateurs de 54 pays africains, est donc tout à fait dans son élément. En effet, il braque habilement les projecteurs sur lui-même, tout en prenant le leadership sur ce débat. Car alors oui, on peut se demander : qui mieux qu’un parlementaire pour faire avancer les causes que les peuples africains ont à cœur ?
Désormais, en plaidant à tue-tête pour la ratification par les Etats parties du protocole additionnel de Malabo, qui doit faire évoluer son statut vers celui d’un organe législatif, le Parlement panafricain a convaincu les observateurs que s’il se bat pour arborer ces nouveaux habits, c’est en priorité pour asseoir les bases juridiques et réglementaires d’une intégration harmonieuse du continent dans tous les domaines.
Cette démonstration de dynamisme, d’engagement et de volonté, faite à la Conférence de Yaoundé, lui valent clairement de la part des décideurs, des élites et du public, un grand capital de sympathie et de confiance. Bien plus : contrairement à d’autres institutions régionales et sous-régionales, qui brillent par une trop grande discrétion et un fonctionnement trop bureaucratique, le Parlement panafricain a entrepris une ouverture tous azimuts vers la société civile, les intellectuels et une délocalisation par à coups de  certaines sessions dans un pays du continent. Ainsi en octobre 2016, la session parlementaire s’est déportée à Sharm El Sheikh, en Egypte, une occasion de grandes retrouvailles avec le Parlement arabe. Au terme de la conférence de Yaoundé qui a fermé ses portes vendredi, c’est le  peuple du Cameroun qui a vibré avec l’institution et capté ses envies de sortir des sentiers battus et de construire une solidarité de destins. Nul doute que ce regain d’énergie et de lobbying lui donne, en particulier depuis l’avènement du Camerounais Roger Nkodo Dang à sa tête, plus de visibilité et de lisibilité. Il faut s’en réjouir.
Pourtant, tout est-il vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Si l’on note avec satisfaction le caractère pragmatique et constructif des...

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