Les piliers du dialogue

Le 1er octobre 2017 devra-t-il être rangé dans les poubelles de l’Histoire comme le jour sombre où une poignée d’extrémistes, sourds à tout appel au dialogue et à la retenue, a tenté le coup de force de déclarer la sécession de deux régions du Cameroun, contre le cours de l’Histoire, contre la volonté de la majorité, contre la légalité  constitutionnelle et en marge de la légalité internationale ? Oui, si l’on retient le gâchis que constituent les quelques vies sacrifiées à l’autel de cet idéal fou, et le désarroi de populations civiles exposées  inutilement à la violence. Non, si l’on entreprend de lire autrement l’épilogue de cette journée fatidique.  Perçue comme un échec cinglant de l’aile dure de la cause anglophone, cette impuissance à inscrire dans le réel l’illusion séparatiste, malgré un lourd investissement financier et émotionnel, est un point de rupture important dans le cycle d’instabilité qui secoue la région depuis de longs mois.  De ce fait, ce 1er octobre ne signe pas seulement un élan brisé, il marque aussi un nouveau départ.
Car ce que cherchaient les sécessionnistes, c’était avant tout une mobilisation de la rue, des confrontations musclées avec les forces de maintien de l’ordre, dans l’espoir de faire couler un bain de sang, afin de se poser en martyrs ou en héros, c’est selon, et discréditer l’Etat- bourreau.  Or, en se calfeutrant dans les églises ou dans les domiciles, selon les prescriptions des autorités publiques, et les exhortations des leaders  socio-religieux, les populations ont signé elles-mêmes le fatal coup d’arrêt et brisé l’élan du mouvement.
Cependant la prudence commande de se garder de tout triomphalisme. Même si on peut subodorer qu’ils ont intégré que la partition du Cameroun est une cause perdue, les sécessionnistes, pour se refaire une image autant qu’un imaginaire après l’échec de ce dimanche, pourraient déclencher une spirale de terreur et d’intimidation. Une sorte de baroud  d’honneur destiné à récupérer l’énergie perdue dans l’échec et à recréer l’élan indispensable pour avancer. Une chose est certaine : les leaders de ce courant, installés confortablement à l’étranger avec leurs familles, d’où ils téléguident les pires exactions contre d’autres Camerounais, devront au moins réviser leur stratégie. Quant aux autorités administratives et sécuritaires, elles doivent, cela va sans dire, maintenir la plus grande vigilance.
Mais en même temps qu’une fin de cycle, cet échec est aussi le clap d’un nouveau départ. Alors que les sécessionnistes prétendaient marcher le 1er octobre vers l’avenir - à reculons ! - les  « unionnnistes » se doivent de saisir la même rampe historique aux fins de forger la cohésion de la nation à travers le dialogue inclusif, pour rebattre toutes les cartes. En effet, depuis le début de cette crise, on parle beaucoup de dialogue, le gouvernement assurant qu’il en a beaucoup fait et qu’il reste ouvert, mais on n’a peut-être pas tous le même entendement de ce mot magique, qui doit sortir le pays de l’ornière. Sans doute s’agit-il de repenser la cohésion de notre modèle de société, au regard de la diversité  de notre pays et de nos cultures, de la complexité socio-religieuse, au vu aussi des attentes multiples et pressantes, en termes d’aspiration à la reconnaissance sociale et au bien-être. Ce modèle  de société dont accoucherait le dialogue qui doit commencer dès à présent pourrait, à notre entendement reposer sur trois piliers : le bilinguisme  et le multiculturalisme, la promesse de prospérité, le renouvellement des élites dirigeantes.
Le bilinguisme et le multiculturalisme. En mettant en place dès les prémisses de la crise, la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme, institution  inspirée du modèle canadien, le chef de l’Etat a créé le cadre idoine pour enregistrer les doléances et les propositions pertinentes dans ce domaine, et initier les réformes qui s’imposent dans l’administration, les affaires, la vie quotidienne. Il est souhaitable d’avancer aussi vite que possible ici, car la valorisation de nos deux langues officielles et cultures donnera un nouveau rayonnement au patrimoine culturel, tout en  enracinant la tolérance.
La promesse de prospérité. Il est difficile d’imaginer une société harmonieuse et pacifique dans la précarité. Le dénuement extrême charrie toujours le risque d’exacerber les tensions sociales et les conflits. L’une des revendications des  populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest étant le développement des infrastructures, l’emploi, le bien-être, le gouvernement devra s’employer à relever les performances économiques et à améliorer la gouvernance de manière globale. Car la redistribution équitable des fruits de la croissance à travers le territoire national suppose à la fois une bonne provision de ressources financières et une gestion idoine de celles-ci. L’intensification de la lutte contre la corruption et la définition de stratégies économiques efficientes seront ainsi, plus que jamais, à l’ordre du jour. Certes la crise économique est là, une fois encore. Mais elle n’a pas brisé nos rêves d’opulence.
Enfin, le renouvellement des élites dirigeantes. Sans militer pour le jeunisme et la guerre des générations, on peut comprendre l’aspiration des jeunes Camerounais, dans ces régions anglophones et ailleurs dans le pays, à venir aux affaires et à occuper des postes de responsabilités, dans l’administration aussi bien que dans les entreprises. Le mouvement d’intégration socio-économique des jeunes et des femmes est déjà bien enclenché, mais on peut imaginer qu’il s’amplifie dans les régions anglophones, où l’on distingue souvent au premier rang des manifestations un nombre important de jeunes, voire  de très jeunes. Ils auraient grand besoin de s’identifier à des modèles de réussite qui leur ressemblent.
Ce tableau ne serait complet qu’avec un élément fédérateur, le catalyseur d’énergie, l’alchimiste qui doit lier en une gerbe unique toutes ces voies et ces voix de dialogue. C’est la personne du président de la République, garante des institutions et du vivre-ensemble. Sa stature et son aura ont permis  au Cameroun de maintenir la stabilité politique et les équilibres sociaux depuis une trentaine d’années. Paul Biya  aujourd’hui encore se présente comme le garant de la cohésion sociale,  et d’une meilleure prise en compte des droits de la communauté anglophone. Au moment où le rêve fou d’émiettement du pays se délite, le dialogue,  et encore le dialogue, sous la houlette du chef de l’Etat, doit permettre de refonder le vivre-ensemble.

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