A la croisée des destins

Alors que çà et là dans le monde, les nations se déchirent, ébranlées par la résurgence des mouvements identitaires pugnaces et organisés, les signaux positifs envoyés ces derniers jours par les chefs d’Etat de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) en vue d’appliquer la libre circulation de leurs ressortissants à l’intérieur de la zone donnent à penser. Ils sont le reflet d’une prise de conscience, certes tardive, de la réalité et de la conviction que la capacité des six gouvernements à remplir cette feuille de route intégrationniste doit enfin aller audelà de l’exercice rhétorique. C’est en effet depuis le 1er janvier 2014 qu’elle aurait dû se réaliser. Ces signaux d’ouverture peuvent aussi être interprétés comme une réponse rationelle et pragmatique à la difficile conjoncture économique créée par la baisse drastique des cours du pétrole, dont dépendent cinq des six pays de la sous-région, et qui a justifié le recours au Fonds monétaire international et des politiques budgétaires plus rigoureusement encadrées. 

 Qu’importent d’ailleurs les motivations profondes ? Dans le registre de l’intégration telle que consignée dans l’agenda global de l’Union africaine, la CEMAC passait depuis longtemps pour un mauvais élève, et dans un parti-pris optimiste assumé, on peut estimer ici, prenant acte de ce petit pas, qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Tant mieux si la crise économique qui secoue la zone a pu jouer à cette occasion le rôle d’un coup de massue sur la tête, car les postures de déni et d’orgueil défendues par les leaders politiques pour justifier le nombrilisme et l’inertie n’étaient plus tenables. Ahuri, le reste de l’Afrique nous jugeait trop riches, trop individualistes et trop paresseux, lorsque n’était pas pointée du doigt « la malédiction du pétrole ». Au demeurant, le monde entier à l’exception de l’Afrique centrale elle-même, était bien conscient que nos micro-Etats-nations à la faible densité de population, n’avaient aucun avenir. A la veille du Sommet extraordinaire de la CEMAC qu’accueille Idriss Deby Itno, cette semaine à N’Djamena, on se plaît à rêver que les dirigeants d’Afrique centrale, qui viennent de surprendre agréablement leurs peuples, s’enhardissent dans la volonté de construire une véritable union, et entreprennent de démanteler les barrières les plus coriaces, celles des mentalités. Ils ont tout à y gagner et leurs pays encore plus. Et les défis à relever en bonne intelligence sont nombreux.   

Au plan économique, les mots d’ordre doivent être convergence et complémentarité des polititiques, harmonisation règlementaire. Avec une croissance économique en berne, la sousrégion ne peut guère s’appuyer que sur les ressorts de l’union et de la solidarité entre voisins pour garder la tête hors de l’eau. Et l’espace communautaire sera d’autant plus attractif qu’il projettera une image d’harmonie qui permette des économies d’échelle. A terme, il s’agit bien de parvenir à une intégration monétaire, financière, budgétaire, commerciale et fiscale, sans compter ce qui apparaît comme un préalable absolu : la construction et l’amélioration des infrastructures sous-régionales. L’existence des deux bourses régionales à Douala et Libreville, et plus encore l’absence de coopération entre cellesci, donne une idée de l’ampleur de la tâche. Mais qui veut peut. 

Au plan sécuritaire, la CEMAC connaît des poches d’instabilité qui vont de la RCA à l’Extrême-Nord du Cameroun, en passant par le Lac Tchad. La lutte contre le terrorisme et les bandes armées qui écument la zone ne peut par conséquent se concevoir efficacement que dans le sillage d’une étroite coopération sous-régionale, qui intègre un échange d’informations, de renseignements, de données et analyses. « A menace globale, riposte globale », martelait Paul Biya en direction de la communauté internationale, au plus fort de la lutte contre les extrémistes de Boko Haram. Cette coopération sécuritaire doit commencer, comme on peut le comprendre, dans la sous-région, puisque les hors-la-loi se déplacent bien d’un pays à l’autre sans entrave. Le Cameroun et le Tchad, ainsi que les pays du Bassin du Lac Tchad, ont démontré dans le cadre de la guerre contre Boko Haram que la mutualisation des forces sur le terrain, combinée au partage des renseignements, était une formule gagnante à coup sûr. 

  Et les peuples ? Qu’attendent-ils ? Le plus grand défi des dirigeants de la CEMAC est sans doute de construire une communauté de destins entre des peuples souvent proches culturellement, mais que les vicissitudes de l’Histoire ont rendus étrangers les uns aux autres. On peut donc s’interroger : la mayonnaise prendra-t-elle ? L’exemple du Brexit est édifiant à cet égard. Une union qui met l’accent sur les seules institutions, et leur armada de règles, perçues comme injustes, voire castratrices pour les peuples, court à sa perte. Vue d’Afrique, l’Union européenne était un vibrant succès économique et commercial. Un modèle d’intégration. Vue d’Europe, et du Royaume-Uni en particulier, cette union était une machine bureaucratique, source de bien des frustrations. Dans son souci d’élargissement, elle intégrait des pays économiquement plus faibles, dont les citoyens, peu exigeants sur les salaires, entraient en concurrence avec les ouvriers des pays plus riches, à travers le fameux dumping social… Ce désenchantement populaire a fragilisé comme on ne pouvait pas s’y attendre, l’institution européenne. Ce qui donne à nos dirigeants l’avantage de tirer des leçons utiles de l’expérience des autres en construisant les bases de notre propre modèle. Quelles leçons ? Placer toujours l’homme au coeur de ce projet communautaire, en faire le ressort essentiel et privilégier les échanges humains tous azimuts.

On peut, sans crainte de se tromper, affirmer que c’est la vision que le président camerounais, Paul Biya, a toujours défendue. Humaniste dans l’âme, et convaincu que tout Africain en détresse ne peut être refoulé aux portes du Cameroun, il a prescrit au gouvernement d’accueillir sans façon les réfugiés fuyant la guerre civile sur leur sol. Cette tradition d’accueil et de protection des Africains traumatisés par les violences à l’intérieur de leur pays a toujours été exaltée par les partenaires au développement du Cameoun, et plus encore par les plus hautes instances onusiennes. Privilégier l’homme, c’est forger l’âme de la communauté. 

 Ainsi donc, au-delà de la consolidation des institutions, les peuples de la CEMAC attendent de leurs leaders plus de volontarisme politique, afin d’encourager les brassages de populations, à travers toutes sortes de mesures de facilitations, en collaboration avec le secteur privé. A titre d’exemple, inciter la classe moyenne de la sous-région, au pouvoir d’achat incontestable, à s’intéresser au tourisme local. Au lieu de passer ses vacances en Europe, en Afrique du Sud ou en Amérique du Nord, une famille aux revenus confortables pourrait séjourner à Kribi, Djibloho, Moundou, Pointe-Noire ou Lambaréné. Ou y envoyer sa progéniture poursuivre ses études. Oui, pourquoi pas ? Tout ne dépend pas des chefs d’Etat. La communauté de destins à construire repose aussi heureusement sur d’autres facteurs : la foi et l’engagement des élites, des mastodontes économiques et financiers, mais aussi l’intérêt affirmé de la société civile. Et le changement de nos propres mentalités, qui pour l’heure ont tendance à déprécier les initiatives africaines. Pour que nos destins se croisent, pour de bon cette fois, il faudra réapprendre à aimer l’Afrique… Est-ce si difficile ?

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