Jacob Desvarieux: toujours d’attaque

L’artiste-musicien, co-fondateur du célèbre groupe Kassav’, était récemment à Yaoundé pour des spectacles en compagnie de son compatriote Tony Chasseur.

Jacob Desvarieux était attendu au Cameroun en décembre dernier avec le reste des Kassav’. Reportés en mars par les organisateurs, les concerts-événements de Yaoundé et Douala n’ont finalement pas eu lieu. Heureusement, pour quelques privilégiés, l’attente a été comblée dans une certaine mesure.

L’initiative privée du patron du restaurant-cabaret Boukarou Lounge dans la capitale, a permis à Jacob Desvarieux de remettre les pieds sur une scène camerounaise, 10 ans plus tard. En 2007, cette fois-là encore sans les autres membres des Kassav’, il était invité au Cameroun pour l’enregistrement de la toute première édition d’une émission de variétés produite et présentée par Elvis Kemayo, en partenariat avec la Crtv. Le musicien, arrangeur et compositeur originaire de la Guadeloupe, a donné deux spectacles les 25 et 26 octobre, en compagnie de Tony Chasseur, autre grosse pointure du zouk.
CT a retrouvé Desvarieux le 27 octobre dernier après deux jours de show « pleins d’énergie », pour reprendre l’expression de la star guadeloupéenne. Une rencontre au calme ? Impossible. Tout le monde s’arrache  l’égérie.

Après un tour à l’ambassade de France pour faire un coucou, le créneau est finalement trouvé après un déjeuner convivial dans un restaurant de Yaoundé. L’énorme carrière de Desvarieux est passée au peigne fin. Sur ce long chemin, il croise des monuments comme Stevie Wonder, explore les meilleurs studios d’enregistrement de la planète dans des pays comme Cuba et les Etats-Unis. En 1979, il crée avec Pierre-Edouard Décimus ce qui va devenir plus qu’un groupe, un mouvement. La rythmique pour aller à contre-courant de l’harmonique, et surtout de la World Music, cette cage qui emprisonne tous les artistes non-occidentaux de l’époque.


Cette différence absolue, ils l’accentuent de par le nom du groupe. Kassav’ leur vient du tubercule qu’est le manioc (abréviation de cassava). Les Kassav’ portés par Desvarieux, s’érigent en figures authentiques de la créativité et de l’identité afro-caribéenne.

Ils font une musique qui réconcilie l’Afrique et les Antilles. Presque 40 ans après, l’aura des Kassav’ est toujours aussi envoûtante. Une philosophie que Desvarieux continue d’embrasser avec la Coalition des artistes pour l’histoire générale de l’Afrique. Mais l’une de ses vocations, c’est aussi le dialogue entre les générations du zouk.

Il est visible dans des projets qu’il mène ou a menés, comme « Le rêve antillais », et plus actuellement « Le grand méchant zouk ».

Interview

Jacob Desvarieux: « Kassav’, au-delà du groupe, c’est une idée »

Musicien, arrangeur-compositeur, membre du Kassav’

Vous êtes de retour au Cameroun près de 20 ans plus tard pour un spectacle, et cette fois sans les Kassav’. Comment avez-vous vécu ce séjour ?
C’est un peu différent parce que d’abord ce n’est pas les Kassav’.  Ces derniers temps, on me demande beaucoup si je joue encore avec les Kassav’. Mais oui bien sûr. Là, mon ami Tony Chasseur m’a appelé et m’a dit, je vais au Cameroun et le promoteur de ce spectacle se demande si tu es libre à cette date-là ? J’ai dit oui. Mais le cabaret est très différent par rapport aux concerts dans les stades, car on est à peine à deux mètres des gens, on est face à eux, on croise leur regard, et on peut savoir s’ils sont contents ou non. Ça change de faire des spectacles devant 6000 à 10 000 personnes, parce que là vous ne discernez pas leurs sentiments.

Avant ce rendez-vous de Yaoundé, vous avez organisé à Paris  une autre édition du « Grand méchant zouk », carrefour entre deux générations de chanteurs. Ce concept est-il une main tendue aux nouveaux musiciens ?
En fait, cette année, « Le grand méchant zouk » était à sa 7e édition. La première fois on l’a fait en 1988. L’idée générale est qu’on cherche les meilleurs chanteurs du coin, en bref, tous ceux qui ont marqué cette musique. Et évidemment, on cherche aussi les petits jeunes, ceux qui arrivent, qui ont un potentiel éventuel pour faire carrière après. Ce n’est pas vraiment une main tendue ou un quelconque remplacement, mais c’est juste que nous sommes passés par là. Et à cette époque, nous avons rencontré les gens qu’il fallait, au moment qu’il fallait et ils nous ont aidés à progresser. Cette initiative a dévoilé des artistes comme Jean-Michel Rotin, Tatiana Miath, Pascal Vallot, qui ont fait un bon bout de chemin après être passés par « Le grand méchant zouk ». Et cette année, on a eu des artistes tels que Antonny Drew, et je pense qu’on entendra parler d’eux très bientôt.
L’événement était d’abord un hommage à Patrick Saint-Eloi. Comment est la vie de Kassav’ depuis sa disparition ?
On a voulu lui rendre hommage. C’est quelqu’un qui est quand même resté dans le groupe pendant 20 ans, qui a mis sa touche avec cette manière romantique d’aborder les sujets. Il a marqué des générations de paroliers et de musiciens par son travail. Il ne faut pas qu’on l’oublie. Il était notre frère. Il avait quitté le groupe parce qu’il voulait voir grandir ses enfants, et que nous étions sur la route tout le temps. Quand il a dit qu’il veut partir, on lui a dit vas-y. Mais il fallait qu’on continue sans lui. Pas en le remplaçant, non. Ce n’est pas une équipe de football. C’est très personnalisé, parce que vous pouvez aimer le groupe grâce à Patrick Saint-Eloi, ou grâce à Jocelyne Beroard. Dans ce groupe, il y a cinq personnalités, à l’époque il y en avait six, très particulières. On va peut-être changer de temps en temps un batteur ou un autre musicien, mais ce n’est pas ça qui va modifier les personnalités et l’âme du groupe. Par exemple, remplacer Jocelyne Beroard ce serait difficile. Même si vous prenez une chanteuse plus belle, plus jolie, oui d’accord mais ce n’est pas Jocelyne Beroard. Voilà, dans les Kassav’, on ne remplace pas les gens.
Kassav’ aura bientôt 40 ans. Comment expliquez-vous qu’autant de personnalités différentes et spéciales soient restées ensemble aussi longtemps ?
Nous avons appliqué ce principe simple que tout le monde connaît : « L’union fait la force ». Et même quand un d’entre nous fait un solo, ce sont toujours les Kassav’ qui l’accompagnent, parce que si vous recherchez les meilleurs musiciens du genre, vous retombez toujours sur les Kassav’. Au départ, Kassav’ ce n’est pas un groupe de copains, mais c’est une idée. Et on a cherché des gens qui voulaient adhérer à cette idée. Il y a eu de très bons musiciens mais qui n’étaient pas du tout faciles à vivre. On a gardé ceux qui sont assez conscients que chacun a sa place pour que la machine avance. Et ceux qui l’ont accepté sont encore dans le groupe 40 ans plus tard. On a parfois eu des engueulades, car il n’y a pas de famille qui puisse dire qu’elle n’a jamais connu de querelles. Mais on arrive toujours à s’entendre, parce qu’on veut le faire ensemble, on veut que ça fonctionne.
Le groupe Kassav’ est né à l’époque des mouvements identitaires. Et vous avez souvent dit vouloir vous démarquer de la World Music, notamment par votre rythmique. Quelle est sa particularité ?
Nous voulions que les gens écoutent de la musique qui fait partie de chez nous. Nous sommes à 90% Africains, et nous nous inspirons de cela pour notre musique. On la modernise, on la simplifie, on veut qu’on l’écoute dans le monde entier mais en sachant d’où elle vient. Qu’elle vient des Antilles et pas d’ailleurs. Même le nom du groupe a été choisi à dessein. La World Music c’est la musique de tous les chanteurs du tiers monde qui faisaient des collaborations avec des producteurs et des artistes occidentaux de l’époque. En gros, ils faisaient de la musique occidentale mais avec leur langue locale. Nous ne voulions pas faire partie de cela.
Quand vous observez le travail des artistes actuels de zouk, de musiques afro-caribéennes, avez-vous le sentiment qu’ils ont suivi cette voie tracée par les Kassav’ ?
Ce qui me désole c’est qu’en ce moment, la mondialisation fait que tous les jeunes artistes veulent s’identifier aux artistes américains au lieu de ceux de chez eux. Ce qui est dommage, car ces Américains se sont inspirés en fait de l’Afrique. Oui c’est sûr, la musique des Kassav’ a exercé une influence. Il y a deux choses. Il y a l’influence que notre musique a eue sur les gens et il y a celle qu’elle a sur la musique en général. On est parti des musiques traditionnelles de chez nous, et on les a travaillées pour qu’elles puissent être écoutées par d’autres personnes à travers le monde que des Antillais. Qu’ils soient Chinois, Camerounais, Américains,  nous voulions que chacun puisse trouver quelque chose dans notre musique qui l’intéresse. C’est clair que cette démarche a eu un impact sur beaucoup de gens, particulièrement dans les pays où on a joué. 
Jacob Desvarieux, c’est aussi de nombreux projets, comme la Coalition des artistes pour l’histoire générale de l’Afrique. De quoi est-il question exactement ?
J’ai rencontré des musiciens africains qui voulaient monter ce projet et je m’y suis associé. Vous savez, aux Antilles, on a le même problème qu’en Afrique : transmettre l’histoire aux générations futures. On a compris l’histoire à travers les yeux des Blancs, ce qui nous a souvent posé des problèmes avec les Africains, mais il est important que nos enfants sachent quel est leur passé. Nous voulons arriver à imposer le point de vue des Africains dans la transmission de l’histoire. Nous ne voulons pas une Afrique racontée par des Européens, mais une Afrique racontée par des Africains. Il faut que les icônes, les inventeurs, et même ceux qui ont fait des choses pas très bien, soient connus et qu’on sache quelle a été leur marque dans la vie actuelle et l’histoire de l’Afrique.

 

 

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