« L’écriture littéraire, une démarche différente »

Blick Bassy, Musicien et écrivain.

Vous avez de nombreuses casquettes, chanteur, guitariste, percussionniste. A cela s’ajoute désormais celle d’écrivain. Comment s’est opérée cette transition entre musique et écriture ?

C’est une transition presque naturelle. Quand on est auteur-compositeur, on écrit des textes et cela fait 25 ans maintenant que j’écris des textes en langue bassa majoritairement. Pour moi, il a été presque évident de passer à l’écriture en français, puisque c’est ma deuxième langue, le bassa étant la première. L’exercice d’écriture faisant partie de mon quotidien, sincèrement les choses ont été plus évidentes. Je ne dirais pas qu’elles étaient faciles, mais je dirais normales parce que j’ai toujours écrit. J’ai notamment publié deux petits livres pour enfants afin de les sensibiliser à avoir un comportement éco durable et j’ai tiré un spectacle d’un de ces petits livres de conte, que j’ai tourné pendant deux ans en France. Donc, le passage à la fiction à été évident pour moi.

Quelle différence notez-vous entre écriture musicale et écriture littéraire ?

C’est différent dans ce sens où, en général, je compose des mélodies, ensuite je vais chercher un texte qui correspond au son, aux onomatopées, puis je cherche des sonorités et des couleurs qui respecteront ces mélodies en gardant le sens du texte et son intonation. Pour moi, ce travail est encore bien plus compliqué parce que, la mélodie imposant les mots, je suis obligé d’aller vraiment chercher le mot qui sonne en conformité avec cette mélodie, ceci pour qu’on comprenne bien l’intonation. Après 20 ans, votre cerveau s’habitue à cet exercice. L’écriture littéraire est une démarche différente. Ce qui m’impose ou m’envoie des mots, c’est mon imagination, l’histoire ou la trame que j’ai envie de mettre sur écrit. Ce sont des choses que me projette mon cerveau par rapport à mon imagination et mon imaginaire. Et du coup, c’est une écriture complètement différente. Contrairement à la musique où chaque phrase se termine d’une certaine manière et où on peut jouer avec des rimes, quelle que soit la langue, français ou anglais, la littérature joue beaucoup plus sur la syntaxe, la construction des phrases, pour que le lecteur puisse facilement rentrer dans le récit. Dans mon roman, j’ai introduit à plusieurs reprises le « camfranglais », ce parler camerounais. Il faut trouver le moyen pour que le lecteur qui ne comprend pas cette langue, ne puisse pas s’interroger en lisant. C’est un travail complètement différent mais tout aussi passionnant.

Un premier roman et tout de suite le succès. Comment avez-vous géré ce succès, entre médiatisation et Grand prix littéraire ?

Cela n’a pas été compliqué. Les prix répondent parfois à des exigences qui peuvent être politiques ou correspondre à des demandes bien précises. Et pour moi, la seule chose en général qu’ils peuvent apporter au-delà d’une satisfaction personnelle par rapport à notre égo,  c’est le privilège de parler aux autres, aux nouvelles générations. Ce succès dégage aussi un enseignement parce que, lorsqu’on a fait un travail sérieux et qu’on a de la rigueur, qu’on est patient, les choses peuvent finir par arriver. Pour moi, le véritable prix c’est que cette consécration attire l’attention sur le message que je veux faire passer, et permette à la cible à laquelle je m’adresse de s’intéresser à mon récit. C’est vraiment le plus important pour moi. Ce livre je l’ai dédié à la nouvelle génération africaine afin qu’elle puisse se lever et désormais être actrice au quotidien de son avenir et de son émancipation. Quand on a une tribune, on ne peut pas se contenter tout simplement de l’appréciation. Je pense que, c’est une charge et même une obligation pour nous de pouvoir mettre en lumière les maux de nos sociétés, d’essayer d’appeler au vivre ensemble et à l’émancipation de nos communautés. C’est aussi pour inspirer nos nouvelles générations qui veulent écrire, qui s’intéressent à la lecture, et leur dire que vivre en Europe, puisqu’il est question de cela dans ce livre, c’est très dur et que nous avons un continent incroyable et le plus beau sur la terre.

Justement dans votre roman, vous touchez le problème d’immigration. Comment en tant qu’artiste camerounais vivant dans un autre pays, la France, avez-vous pu bâtir votre carrière ?

Je pense que ce qui m’a sauvé c’est la démarche que j’ai pu avoir avec le groupe Macase. On s’était dit que nous sommes des entrepreneurs et les patrons de notre propre entreprise. Et quand on parle d’entreprise, on parle évidement d’étude du marché, d’état des lieux, de cartographie pour mieux comprendre l’environnement dans lequel on vit. La musique est l’un des rares métiers où on demande au principal concerné, de s’occuper uniquement de la musique. 80% d’artistes ne comprennent pas du tout leur environnement, la musique-business. A partir du moment où tu attends gagner de l’argent, il faudrait que tu comprennes quels sont les attentes et les besoins des uns et des autres. Les gens ne vont pas acheter un produit pour faire plaisir à l’artiste, mais pour répondre à une satisfaction personnelle. Malheureusement, beaucoup d’artistes ne tiennent pas compte de ce pan du métier. En ce qui me concerne, dès le départ, je me suis comporté comme un auto entrepreneur. Quand je suis arrivé en France, j’ai essayé de comprendre l’environnement dans lequel je vivais. Je me suis posé bon nombre de questions, je me suis même remis en cause. Je me suis dis : je chante en bassa, une langue du Cameroun que même la moitié de la population ne comprend pas. Quel va être mon point d’attache avec le public en France, dans un pays où très peu de gens vont comprendre ce que je dis ? Il a fallu que je change de point d’attache pour toucher les gens. Cela m’a obligé à revoir mes ingrédients, et comment m’adresser personnellement à la France, et au monde entier à travers lequel j’ai fait des concerts ces trois dernières années dans plus de 250 pays. Toutes ces choses, il faut les penser à l’avance pour pouvoir anticiper et ne pas se retrouver coincé au pied du mur.

Après un tel succès rencontré pour un premier roman, n’avez-vous pas la « peur du  deuxième roman » que traversent beaucoup de nouveaux écrivains ?

C’est comme la peur du disque qui suit celui qui a fonctionné. L’un de mes disques qui a le plus eu de succès, c’est mon troisième, « Akö ». En ce moment, je suis en train de composer le quatrième. Et en général, j’ai pour habitude de travailler chaque livre, chaque album comme un projet différent. Donc, je ne m’attends pas à surfer sur celui qui a marché pour essayer d’en faire un autre. Je ne cherche pas le succès, j’essaye d’être sincère, de passer un message dans la sincérité et l’honnêteté. Et si cela parle aux gens, si cela les touche, alors j’ai gagné, même s’il ne s’agit que de deux ou trois personnes. J’ai choisi de faire ce métier parce que le succès n’est pas la priorité première. Et à partir de ce moment-là, je ne suis vraiment pas inquiet. Et je travaille sur un deuxième roman, sans aucune pression, parce que le succès n’est pas mon objectif principal.


En musique, votre carrière a déjà plus de deux décennies, en tenant compte de vos débuts avec le groupe Macase, dont vous étiez un des fondateurs. Comment cela a-t-il influencé votre style ?


Ayant fait mes premiers pas avec le groupe Macase et ayant passé 10 ans à le bâtir, cela m’a complètement forgé. On avait, dès le départ, institué les répétitions de lundi à samedi, du matin au soir exactement comme des employés d’une entreprise. Après avoir fait cela pendant plus de cinq à six ans, cette démarche s’est intègrée dans nos habitudes. Ensuite si on a l’envie, l’ambition, on garde la rigueur. Je pense que c’est vraiment ce qui m’a forgé et qui a participé à la construction de la personne et de la musique que je fais aujourd’hui. Et c’est ce qui m’a aussi orienté vers le chant en bassa. Comme tous les jeunes, on commence à chanter en français ou en anglais, mais on ne se rend pas compte de sa richesse. Et c’est avec Macase que je l’ai compris, quand on décidé de chanter, moi en bassa, Henry Okala en eton et Cory Denguemo en ewondo, et parfois en d’autres langues de notre terroir. Ce travail, celui d’aller à la rencontre de ma langue, le bassa, m’a permis de me redécouvrir et de me poser les questions sur mon identité. Notre société aujourd’hui souffre du fait qu’elle ne se connaît pas. C’est à travers la musique que j’ai refait le chemin inverse pour aller savoir qui je suis, d’où je viens réellement. Le travail avec les Macase a éveillé ma curiosité pour mener mes recherches personnelles et c’est ce qui m’a construit et a fait de moi l’artiste que je suis aujourd’hui.

 

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