Le dictionnaire de la politique au Cameroun, de Fabien Nkot: une œuvre de mémoire et d’apaisement

Le juriste et politiste camerounais Fabien Nkot, de l’Université de Yaoundé II, par ailleurs conseiller technique dans les services du Premier Ministre camerounais, vient de publier, aux Presses de l’Université de Laval (380p) un flamboyant Dictionnaire des faits et des personnages qui ont façonné la société politique camerounaise telle qu’elle apparaît aujourd’hui, depuis la fin du XIXe siècle, et plus précisément l’année 1884 où l’Afrique fut dépecée et le Cameroun placé sous protectorat allemand.

Cette profonde et légitime ambition de faire ressortir les articulations les plus saillantes de l’histoire politique de notre pays se fait voir,  déjà, par la configuration de la page de couverture dont une magnifique carte du Cameroun porte sur sa tête, si l’on peut dire, la photographie de l’explorateur allemand Nachtigal, suivie plus bas, de la chaîne représentative des figures essentielles qui ont diversement construit l’histoire nationale, dont notamment le Dr Louis Paul Ajoulat, Um Nyobé, Ahmadou Ahidjo, John Ngu Foncha, Paul Biya, Henriette Ekwe. Cette iconographie d’entrée préfigure naturellement le contenu intérieur de l’ouvrage qui, comme tout dictionnaire, présente les données sélectionnées, par ordre alphabétique.

Le fait qu’il s’agisse de données sélectionnées est ici ce qui engage l’option prise par l’auteur, de n’avoir pas cherché à privilégier les personnalités publiques notoires, disons les corps constitués, ainsi que l’aurait fait un fonctionnaire du protocole d’Etat. Telle fut, on peut le présumer, la grande difficulté rencontrée par Fabien Nkot : décider, en son âme et conscience, de ce qui mérite d’être considéré comme élément articulatoire, comme élément influençant peu ou prou, dans les faits comme dans les idées, la dynamique évolutive de l’histoire.

Ayant interrogé l’auteur au sujet de l’absence dans son livre d’un ancien haut fonctionnaire, influent, impressionnant et même parfois terrifiant, j’ai eu la réponse que cet homme n’a rien fait ou dit qui puisse permettre qu’on se souvienne de lui. Ne rentre donc pas dans la mémoire collective qui veut, mais plutôt qui l’aura mérité.

Sinon, l’ouvrage de Fabien Nkot n’aurait été qu’une sorte de Compendium hétéroclite d’hommes de poids et d’hommes de paille, de géants et d’homoncules, ainsi que de faits très divers. Un fourre-tout sans méthode et sans critères, et, donc, sans valeur, dont l’effet le plus sûr aurait été le nivellement de l’excellence et de la médiocrité avec, pour conséquence, la satisfaction de tout le monde. Le scientifique de haut niveau qu’est cet enseignant de science politique, n’a pas voulu céder à une éthique de la complaisance comme plus d’un l’aurait souhaité. Le Dictionnaire de la politique   au Cameroun n’a pas voulu, précisément, faire de la politique dans l’optique de plaire à tous.

L’on n’entre pas dans l’histoire par effraction, par décret ou à la dérobée, mais par la porte centrale dont la clef est l’objectivité. Cette rigueur épistémologique, cette option pour la science, qui est aussi un pari pour la vérité, ne vaudra pas que des amis, à l’auteur, assurément.

Un exemple concret de mérite est du reste donné par l’auteur lui-même : « … Si l’ouvrage évoque la figure d’Ahmadou Ahidjo dans l’œuvre de construction du Cameroun moderne, il souligne aussi le rôle décisif que Gabriel Ebili, technicien en service à la Radio Nationale, a joué dans le dénouement du putsch du 6 avril 1984. Ce faisant, ce dictionnaire assume que des pages décisives de l’histoire politique du Cameroun ont pu s’écrire sur les marges de l’entonnoir étatique ».

De conversations en commentaires enflammés, la foule s’extasie sur les buts marqués et le génie des goléadors ; seul le technicien attire l’attention sur la passe décisive. Bien des frimeurs de l’Etat, qui bombent le torse aujourd’hui et qui plastronnent à l’envi, sont loin de s’imaginer que c’est à une initiative personnelle d’un modeste technicien qu’ils doivent la continuité de l’Etat et leur éblouissante situation.

Ceux qui vont triomphalement en mission à Genève, Paris, Londres, Washington, Johannesburg, Tokyo et Pékin, etc., ils le doivent tous à ce grand geste anodin  et presqu’anonyme.
Symétriquement à ce monde « d’en bas », dont la témérité lui aura valu sa réception dans un livre pérenne, doit aussi être mentionnée la superstructure  de l’Etat et de la société, à savoir cette élite dirigeante dont la tête de proue est le chef de l’Etat, M. Paul Biya. Le « sauter » parce qu’il est précisément chef de l’Etat, le banaliser et le relativiser, pour éviter le dithyrambe et l’hagiographie, ou pour faire preuve d’une parfaite neutralité scientifique et républicaine, aurait été tout autant ridicule devant des évidences qui crèvent les yeux.

Ce n’est pas parce qu’il est vilipendé par des renégats de son entourage, certains délinquants que la loi a déjà pris dans ses filets et quelques grappes de séparatistes armés par «une main invisible », que Paul Biya va cesser d’apparaître, dans l’histoire, comme le grand homme qu’il est.

La neutralité scientifique ne saurait nier que pendant qu’on planifiait la subtile destruction du pays, en son propre voisinage comme dans les chancelleries étrangères, il est resté, lui et pendant tout ce temps, comme un phare géant qui surplombe la mer houleuse, de jour comme de nuit, pédagogue éduquant ses coéquipiers, oracle conjurant le mauvais sort et, finalement, sévère justicier équilibrant l’équation des crimes et des châtiments, pour sauver son pays de la tourmente. Tout cela, Fabien Nkot a trouvé le mot juste pour le dire.

Comme on peut le noter, Paul Biya est justiciable d'un parcours administratif et politique exceptionnel, qui lui a permis de gravir de manière fulgurante les étapes conduisant au pouvoir suprême, et de conserver ledit pouvoir pendant plus de 30 ans.

Doté d'une redoutable habileté politique et manifestement né sous une bonne étoile, il est devenu Chef de l'État du Cameroun dans des conditions peu ordinaires, après la surprenante démission d'Ahmadou Ahidjo, intervenue dans des circonstances non encore complètement éluci¬dées.

Par la suite, Paul Biya échappe au putsch de 1984, et résiste aux remous sociaux que provoquent les mesures d'ajustement structurel dictées par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale dès 1988. Il maîtrise également les convulsions politiques et autres opérations de désobéissance civile ayant secoué le Cameroun entre 1990 et 1991.

Dans le même sens, Paul Biya canalise les émeutes dites de la faim qui éclatent en Février 2008 au Cameroun et digère, avec une mesure remarquée, les contestations qui surviennent en novembre 2016 dans les régions dites anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun.

Il ne s’agit plus aujourd’hui de simples contestations, l’évolution s’étant accomplie vers une rébellion cherchant à se transformer en guerre de sécession. Beaucoup d’autres des compagnons de route de Paul Biya figurent naturellement avec lui dans ce livre, ceux des premières heures du renouveau comme ceux des successives cuvées ultérieures. On peut citer notamment les Jacques Fame Ndongo, Les Yondo Black, les Laurent Esso ou Mongo Beti, dans ce panthéon. Bref, le lecteur découvrira par lui-même tous les détails minutieusement présentés dans ce livre aussi savant que croustillant et captivant.
Pour quelques « absences », il y aura sans doute des grincements de dents.

Mais aucun livre n’est parfait, sauf peut-être la Bible. Fabien Nkot le reconnaît lui-même le premier, que bien qu’ayant ratissé large, il n’a aucune prétention à l’exhaustivité. Quand je lui rappelle par exemple, au sujet de l’UNEK (Union Nationale des Etudiants du Kameroun), qu’il devait aussi tenir compte de  l’autre branche de ce mouvement, UNEC, « avec C », comme on disait autrefois, il répond que c’est ce genre de notes que les lecteurs bienveillants devraient lui faire parvenir dans la perspective des éditions futures afin de conforter davantage ce livre appelé à se renouveler constamment.

Mais en l’état, Le Dictionnaire de la politique au Cameroun donne entière satisfaction. Appuyé sur une documentation à la fois classique et très actualisée, ses entrées vont d’Achidi Achu Simon (1934) à Zoa Jean (1923-1998), en passant par les Yondo Mandengue Black (1938), Mbombo Njoya Ibrahim (1937), Ekwe Ebongo Henriette Noëlle (1949) et, naturellement Biya Paul (1933) actuel chef de l’Etat du Cameroun. Moumié Félix Roland (1925-1960).

L’objectivité scientifique de ce document est telle que toutes les teintes de l’arc-en-ciel socio-politique camerounais s’y retrouvent sans aucune préférence idéologique de la part de l’auteur, qui travaille pourtant au service du régime au pouvoir.

Les leaders politiques de tous bords s’y côtoient allègrement, des plus violents aux plus accommodants, ainsi que bon nombre d’animateurs de la société civile comme Henriette Ekwé. Cet assemblage de figures les plus différentes  et les plus contradictoires, dans la mouvance du climat social actuellement survolté, est un facteur d’apaisement, le reflet intellectuel d’une construction collective de la maison commune qu’est notre Etat, notre nation.

Très utilitaires aussi, apparaissent, dans la deuxième partie du livre, deux « Annexes » qui sont en fait le prolongement du dictionnaire au plan institutionnel. L’Annexe I, présente tous les parlementaires camerounais de 1947 à 2017 : l’Assemblée Représentative du Cameroun du 19 janvier 1947 au 29 Mars 1952 ; l’Assemblée Territoriale du 30 Mars 1952 au 22 décembre 1956 ; l’Assemblée Territoriale du 23 décembre 1960 ; la première assemblée nationale du Cameroun indépendant (1960) ; celle du Cameroun occidental de 1965 ; l’Assemblée législative du Cameroun occidental de 1970 ; l’Assemblée fédérale du Cameroun oriental de 1961 ; celle du Cameroun oriental du 16 Juin 1965, l’Assemblée législative du Cameroun oriental 17 Juin 1970, l’Assemblée nationale fédérale de 1962 et ainsi de suite, le schéma national étant déjà normalisé. A la fin apparaît la liste des sénateurs, les premières élections sénatoriales ayant eu lieu en 2013. Le livre était déjà fabriqué lorsque les deuxièmes sénatoriales ont eu lieu en mars 2018.

L’Annexe II présente les gouvernements successifs qui ont eu à diriger le Cameroun depuis 1957, depuis les Arrêtés du Haut Commissaire Pierre Messmer jusqu’aux Décrets des présidents Ahmadou Ahidjo et Paul Biya (le tout dernier qui vient d’être formé en février 2018 ne figure naturellement pas, non plus, dans cette publication).

A première vue, ces listes qui égrènent des noms et des noms sur une centaine de pages, peuvent paraître banales. Il s’agit en fait d’une mine d’or tant pour les experts de sociologie politique quant à la répartition régionale des postes de pouvoir et d’enrichissement, que pour les amateurs d’onomastique curieux de savoir comment, quand et où des noms disparaissent et réapparaissent au fil des temps.

En tout cas, les enseignants d’histoire savent enfin où s’abreuver pour édifier leurs élèves et leurs étudiants ainsi que les hommes politiques eux-mêmes friands de références précises. Je serais étonné si, dans quelque temps seulement, ce livre ne devient pas un vadémécum pour tous ceux  qui se considèrent dans ce pays comme intellectuels, politiciens, diplomates et hommes d’action.

Contrairement à d’autres livres savants de même envergure, le document est rendu attrayant par la magnifique maquette de couverture réalisée par Laury Pattry, en conformité avec l’architecture intérieure, de Danielle Motard qui permet de circuler aisément, en tout plaisir et en tout confort, entre faits, événement, doctrines et personnages

. Le livre est beau et bon. Un tel miroir de l’histoire, présenté avec sérénité, ne peut qu’apaiser les passions et restaurer l’indispensable fraternité. Quoiqu’on dise, il pose en cela aussi et sans peut-être le vouloir, un acte éminemment politique.
*Professeur émérite

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