« Il est de la responsabilité de l’Etat de maintenir l’ordre »

Pr. Joseph Vincent Ntuda Ebode, professeur titulaire des universités, directeur du Centre de recherche d'études politiques et stratégiques, université de Yaoundé II-Soa.

Professeur, un nouveau septennat s’ouvre pour le président Paul Biya, dans un contexte sécuritaire marqué par la recrudescence des attaques terroristes dans le NordOuest et le Sud-Ouest. Quelles pistes de solutions pour sortir de cette situation ?

Oui, vaut mieux effectivement parler des pistes de solution ; tant la situation est complexe. En réalité et comme nous le savons et le voyons tous aujourd’hui, et à moins d’être de mauvaise foi, la crise dans ces régions a été méthodiquement préparée et d’avance. C’est pour cela que nous avions parlé dès son entame d’un agenda caché. Un des objectifs des initiateurs à son origine était d’empêcher la tenue des élections ; et la cacophonie à laquelle on assiste depuis la fin du scrutin, que ce soit ici au Cameroun ou travers une certaine diaspora disséminée à travers le monde, n’est pas sans lien avec cet objectif. On comprend par-là que les acteurs de la manœuvre chercheraient à passer à une autre étape : rendre le pays ingouvernable, en élargissant à la fois, la base sociologique et géographique de la crise et de ses récriminations. Vous aurez bien compris dans les plaidoiries de certains acteurs devant la Conseil constitutionnel que le procès était sorti des opérations électorales (objet du contentieux), pour s’étendre à la légitimité du système politique camerounais et de ceux qui l’incarnent. Dans un tel contexte, les voies de sortie de la crise dans les deux régions en question ne peuvent être que multiples. Il y a une voie sécuritaire en cours, qu'il va falloir maintenir et densifier dans la perspective de la pacification et de la reconstruction post-conflit ; si on prend en compte le nombre très élevé d’ouvrages et d’infrastructures détruits dans ces régions. Il y a ensuite une voie diplomatique. En fait et comme je l’ai dit au tout début, un axe majeur des planificateurs de la crise était de la faire asseoir sur les deux territoires camerounais et nigérians ; afin d’étendre le théâtre de la manœuvre, se constituer des bases arrières, densifier les circuits de trafics et disposer des camps pour entrainement et recrutement. Grâce à la « Cam Nigéria new spirit», ce projet a été mis en échec. La densité et la dynamique de la coopération sécuritaire, militaire, diplomatique et politique entre le Cameroun et le Nigeria constituent donc des facteurs majeurs dans la perspective de la sortie de crise.

Et la voie humanitaire?

Les fonds collectés auprès des Camerounais pour le soutien de ces deux régions, tout comme les appuis multiformes de la communauté internationale, devraient très rapidement être mise en branle pour le retour des populations volontaires dans leur village et la relance des activités quotidiennes normales. Ici aussi, la coopération avec le Nigeria devrait contribuer à une bonne gestion de la question des réfugiés. Dans cette logique également, le désarmement des combattants et leur réinsertion est un enjeu majeur. Ensuite, il y a la voie administrative et politique qui renvoie à la fois au dialogue qui serait une forme des états généraux de la République au sein duquel les communautés anglophone et francophone pourraient se dire certaines vérités en se regardant les yeux dans les yeux, dans la perspective d’améliorer leur vivre ensemble pacifique, dans un seul Etat, unitaire et décentralisé. Le dialogue en question ici devrait donc réunir francophones, anglophones et pouvoirs publics et tournerait entre autres autour des modalités de mise en œuvre de la décentralisation effective et complète en indiquent les échéanciers. En somme, les voies de sortie de crise, en raison de sa complexité, sont multiples et variées.

Les menaces terroristes sont de plus en plus sérieuses avec notamment des attaques contre les civils et les forces de défense et de sécurité. L’Etat doit-il muscler la riposte ?

Il est de la responsabilité de l’Etat de maintenir l’ordre. Les forces sont sur le terrain et en fonction de leur perception de l'évolution de la menace, elles informent le haut commandement qui à son tour propose aux politiques les mesures idoines. Lorsque ces mesures sont approuvées, ordre est donné aux forces sur le théâtre des opérations de passer à l’action. Par conséquent, et en tenant compte de ce que nous savons aujourd’hui du terrain, il ne fait pas de doute que les forces tiennent de manière ferme leur position, même si de temps en temps, elles sont harcelées. Par ailleurs, le dispositif conjoint Nigeria-Cameroun en pleine montée en puissance actuellement, vise d’une part à encercler les terroristes et d’autre part à les étrangler. Des lors, le plus important aujourd’hui me semble être la densification du renseignement prévisionnel et opérationnel tant avec le Nigeria qu’avec les populations. Il va de soit que si les populations collaborent, ces terroristes ne pourront durer dans le temps. Cela ne signifie cependant pas que l’insécurité sera complètement et immédiatement éradiquée ; le grand banditisme s’étant entre-temps implanté.

Justement, des populations sont les principales victimes de ces menaces. Mais on peut également s’appuyer sur elles pour résorber ce fléau. Quelle approche préconisez-vous ?

Ceux qui ont instrumentalisé les populations sont aujourd’hui connus. En fait, les masques ne cessent de tomber et les populations sont elles-mêmes juges. On leur avait dit que leur problème, c’était la République des francophones. Mais aujourd’hui, elles voient qui sont les trafiquants et les bandits qui les terrorisent. Elles découvrent aussi, pour ceux qui se sont réfugiés dans les régions francophones, que le meilleur refuge c’est la REPUBLIQUE. Leur intelligence des situations voudraient donc qu’elles-mêmes comprennent qu’il est de leur intérêt de mettre fin à cette crise qui ne leur apporte que des malheurs. Et dans cette perspective, c’est à une intensification de la collaboration avec les autorités traditionnelles et administratives qu'il faut s’acheminer.

Mais on connaît la complexité d’une lutte asymétrique, surtout dans un environnement urbain. Et jusqu’ici, les pouvoirs publics ont pris des mesures pour limiter les déplacements des populations à certaines périodes. Comment conjuguer ces efforts militaro-administratifs pour plus d’efficacité?

Ici, toute efficacité ne peut être que relative. En fait, il revient aux Camerounais qui habitent sur le territoire national et dans la diaspora de redoubler de vigilance, en partant du concept de défense populaire, pour ravitailler les autorités en renseignement prévisionnel. Et dans cette perspective, des initiatives doivent être prises pour une meilleure sensibilisation de la population. Si ce pan fonctionne à merveille, le Cameroun peut compter sur ses forces de défense et de sécurité pour faire le reste du travail. L’Etat, dans la recherche de solutions, a créé des cadres de dialogue. Cette arme reste-t-elle efficace ? D’une manière ou d’une autre. Lorsque dans un pays, une portion de la population en vient à contester le monopole de la violence reconnu à l’Etat, cela signifie aussi qu'il y a un malaise profond. La sortie de crise ne peut donc pas exclure cet aspect politique qu’on pourrait appeler ici dialogue. Mais ce pan ne peut survenir qu’après que l’Etat ait rétabli l’ordre, au risque de se retrouver dans un cycle de chantage permanent, dans un pays pluriel comme le nôtre. Force doit donc d’ abord revenir à la loi avant tout dialogue. Et le dialogue lui-même doit être circonscrit dans le cadre des lois de la République. En d’autres termes, ceux qui ne se reconnaissent pas comme Camerounais doivent être traités comme des agresseurs de la République et tenus comme tels. Le Cameroun ne peut dialoguer qu’avec des Camerounais, des lors que c’est l’intégrité du territoire qui est en jeu.

Certains observateurs semblent encourager l’option de l’intervention des puissances étrangères sur le théâtre de ces affrontements. Cela est-il opportun ?

Aucune intervention étrangère n’est neutre. Tout simplement parce que les Etats n’ont pas d’amis. Je suis donc par principe contre, sauf si j’ai l’intime conviction que l’Etat du Cameroun est dépassé par la situation. Nous sommes loin de ce cas de figure et je pense d’ailleurs que notre pays est en train de montrer au monde qu'il a la capacité de projeter ses forces sur plusieurs fronts simultanément. Très peu d’Etats en Afrique ont cette capacité de projection et de résilience. En réalité et comme le disait Saint Exupéry, l’Homme se découvre quand il se mesure à l’obstacle. On pourrait extrapoler en ajoutant, les Etats aussi….

La sécurisation des frontières est également un autre chantier majeur au plan sécuritaire. Et on a vu avec la réorganisation territoriale récente des forces de défense et sécurité que ce front est pris en compte. Que faire pour renforcer le dispositif ?

La frontière peut être pensée soit comme une limite, soit comme une zone d’échange. Le Cameroun semble avoir opté, en raison de sa position centrale dans la sous-région et entre les sous-régions, de faire de ses frontières des zones d’échanges commerciaux. D’où la promotion des marchés transfrontaliers. Par conséquent, c’est en renforçant, en élargissant et en approfondissant la coopération transfrontalière dans le domaine de la sécurité avec les pays voisins que nous pouvons mieux sécuriser nos frontières.

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