« Il faut accélérer la mise en service des infrastructures de première génération»

Barnabé Okouda, coordonnateur du Centre d’analyse et de recherche sur les politiques économiques et sociales (CAMERCAP-PARC).

Monsieur le coordonnateur, le Cameroun a vécu des situations difficiles au cours de cette année qui s’achève notamment le repli des activités économiques dans les régions touchées par la crise. Comment évaluez-vous l’actualité économique de notre pays au cours de cette année ?

Ce fut une année fort perturbée par des mouvements contrastés à bien des égards. Au plan international, l’une des principales composantes des éléments de conjoncture qui impactent généralement notre économie comme le prix du pétrole a plutôt eu un comportement moins nocif au cours de l’année 2018 avec un prix du baril moyen de 73 USD, au-dessus de 52 USD, hypothèse de la LDF 2018, ce qui a permis au gouvernement d’apporter un correctif budgétaire en additif de 82 milliards de FCFA, par une ordonnance du Chef de l’Etat signée au mois de juin 2018. Cette situation a permis au Cameroun et à l’ensemble des pays de la CEMAC de voir s’éloigner le spectre d’une dévaluation (ajustement monétaire) du FCFA, et de sortir de la crise des devises à l’origine de cette mauvaise conjoncture depuis 2016.

Au plan national, bien que le phénomène de Boko Haram soit en diminution dans les régions du septentrion, la crise dans les régions du NW et du SW a non seulement pénalisé les  activités entreprises et des particuliers opérant dans la zone notamment dans la production de banane, de l’huile de palme brute et raffinée, du cacao, etc. Mais elle a également lourdement pesé sur le Trésor public en termes d’effort de guerre. En conséquence, la croissance économique devrait remonter cette année  avec une estimation de + 3,9% du PIB, contre 3,5% en 2017. Malheureusement, ce taux de croissance reste toujours bien en deçà des objectifs de 5,5% en moyenne annuelle sur la période 2010-2020 fixé dans le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi (DSCE). On va également déplorer la persistance du déficit commercial qui devient structurel. Ceci invite l’ensemble de la communauté nationale, non plus à un ajustement, mais à un changement radical  de notre modèle de gouvernance économique si on veut rattraper le sentier de croissance vers l’émergence visée en 2035.

Il y a néanmoins des raisons d’espérer…

Elles sont perceptibles. En premier et au vu de ses implications attendues dans  le domaine économique, nous allons citer et saluer l’accélération remarquable du processus de décentralisation depuis le mois de mars 2018 avec la création d’un département ministériel dédié et les actions visibles à un rythme appréciable à l’instar  de la provision dans le budget 2019 d’une dotation de 100 millions de FCFA par commune, et bien d’autres. En second lieu, les efforts d’améliorer l’offre en énergie (et en eau) avec la mise en service des barrages de première génération, ainsi que le  lancement imminent des travaux du barrage « historique »  de Nachtigal, après le bouclage du financement sous la garantie de l’Etat en novembre dernier. 

Enfin, sur un plan plus émotionnel mais avec des implications économiques fort négatives, on ne peut s’empêcher de relever le décalage de l’organisation de la CAN 2019, au vu des efforts consentis par le pays en termes d’investissement, y compris les provisions dans le budget 2019. Cela porte fatalement un coup au moral des investisseurs nationaux et étrangers, ainsi que des  ménages. Toute chose qui contribuera  à détériorer le climat des affaires et éroder la confiance des  investisseurs envers Cameroun, avec une aggravation du risque-pays qui s’ensuivrait, se traduisant par ailleurs par un relèvement du taux d’intérêt appliqué aux emprunts du Cameroun sur les marchés financiers. L’efficacité viendra aussi d’une synergie portée par la diversification horizontale en augmentant  le nombre  de produits à l’exportation par exemple, et par la diversification verticale qui prépare le lit à l’industrialisation. Dans ce cas, le PDI ( Plan Directeur d’Industrialisation) doit sortir des bureaux pour entrer dans les usines. Mais tout cela ne pourra être réussi que si on met l’accent sur le  second pilier qui est la réforme du secteur éducatif portée par les STI/STEM pour développer les capacités et les compétences requises pour une économie en émergence. Enfin, il ne sera pas superflu d’évoquer ici des mesures fortes pour promouvoir le patriotisme économique et la gouvernance dans les finances publiques dans un pays où  le secteur public reste un investisseur majeur à travers le budget de l’Etat.

Plusieurs d’infrastructures sont passées à leur phase opérationnelle cette année notamment le port en eau profonde de Kribi, le deuxième pont sur le Wouri. Tout ceci va sans doute améliorer l’état de santé de l’économie locale. Quelle appréciation faites-vous des actions menées par notre pays dans ce sens ?

Ces infrastructures étaient attendues pour rentrer en exploitation il y a de cela quelque temps. C’est donc une bonne chose que cela soit fait sur le plan politique et social. Mais, sur le plan économique, l’indicateur d’appréciation doit être celui de la rentabilité. Or, cette rentabilité ne dépend pas seulement de la livraison technique des ouvrages principaux, mais de leur niveau d’exploitabilité qui constitue ce que nous avons désigné dans nos travaux de 4e niveau de  maturation des projets d’investissement public. Dans le cas du port en eau profonde de Kribi par exemple, l’infrastructure portuaire accueille certes des navires, mais l’exploitabilité du port pour une rentabilité permettant à l’Etat d’avoir un retour sur investissement dépend aussi des infrastructures connexes, à savoir les voies de communication (axes routiers et ferroviaires desservant le port) et autres éléments matériels et immatériels rendant ce port compétitif. Nous pouvons évoquer par exemple la spécialisation ou la spécification du port de Kribi par rapport à celui de Douala à titre d’illustration. A cet effet, le CAMERCAP-PARC rendra disponible d’ici février 2109 une étude réalisée dans ce sens.  Dans le cas du pont sur le Wouri, les habitants de Douala et les opérateurs économiques de la zone industrielle de Bonabéri vous diront que le problème reste en partie non résolu à cause de l’engorgement à la sortie du pont pour desservir le trafic vers cette partie du pays ouvrant vers le Sud-Ouest et le grand Ouest.  A notre avis, la coupe reste donc à moitié pleine et les gouvernants doivent veiller en  ce début de septennat à accélérer le rythme de mise en service de toutes ces infrastructures de première génération.

C’est également en 2019 que le programme économique et financier adossé sur une facilité élargie de crédit avec le Fmi va s’achever. Quelles leçons peut-on déjà en tirer?

De manière globale, on peut se féliciter et reconnaître que le Cameroun a su apporter une réactivité à temps aux chocs subis en 2016 avec la crise des devises dans la zone CEMAC ayant conduit à ce programme.  Sans être exempt de tout reproche, il faut aussi reconnaître que le Cameroun s’est retrouvé en difficultés par solidarité sous-régionale avec les autres pays dont les situations respectives étaient plus alarmantes. Après avoir reconnu cette résilience du Cameroun, nous pensons néanmoins que nous ne devons pas niveler vers le bas. Notre pays, en tant que locomotive de la CEMAC, ne devrait pas se satisfaire de faire moins mal que ses pairs. Une approche de benchmarking  devrait nous amener à nous évaluer par rapport aux pays de niveau comparable en Afrique : la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Kenya. Or, à cette échelle, la principale  leçon à tirer est qu’il faut  dès 2020 (dès la fin du programme FEC) qui correspondra avec la fin du DSCE et la mise en route d’un nouveau plan national de développement post-DSCE, adopter une stratégie de rupture. Nous voulons dire qu’il est plus que temps de passer de l’ajustement structurel à la transformation structurelle de notre économie.

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