Des individualités pour servir le collectif

Le réaménagement ministériel de vendredi dernier peut être considéré comme un nœud, un marqueur historique. Comment pourrait-il en être autrement ? Paul Biya lui-même ne déclarait-il pas, le 31 décembre dernier dans son discours de fin d’année : « Le septennat qui vient de commencer devrait être décisif pour notre pays. Il pourrait même être l’un des moments les plus importants de notre histoire depuis l’indépendance » ? Le gouvernement qui inaugure l’entrée dans un tel septennat ne saurait donc être anodin, ni relever de la banalité des usages politico-administratifs. Après une longue cogitation de deux mois, il a été publié comme étant l’incarnation de l’équipe la plus à même, selon le chef de l’Etat, de conduire le cheminement du pays vers la modernité, pour la période qu’il jugera appropriée. Quelle que soit d’ailleurs la durée de son bail, la nouvelle équipe gouvernementale est déjà entrée dans l’Histoire. Car, c’est elle qui jettera les bases de l’action de transformation politique, économique et sociale. Sa réussite, ou son échec dans cette entreprise détermineront pour une large part le bilan du septennat, et celui de la politique des Grandes opportunités initiée par le chef de l’Etat.

Mais disons-le sans faux-fuyant : certains Camerounais attendaient un mouvement de plus grande ampleur. Un véritable raz-de-marée, qui aurait vu le remplacement des « vieilles outres » selon la parabole biblique : « A vin nouveau, outres nouvelles. » Rétorquons à ceux-là qu’avec 12 nouvelles têtes sur 66, le changement est loin d’être anecdotique, ce d’autant plus que dans le lot, on dénombre deux femmes, deux quadragénaires, et un cinquième parti politique, ce qui renforce la base socio-politique de l’équipe ministérielle. En outre, la dévolution du poste de Premier ministre à un natif du Sud-Ouest après une dizaine d’années, n’est pas insignifiante dans l’environnement politique actuel. Certes, oui, les piliers de ce gouvernement restent les mêmes, en dehors du Premier ministre, et d’un subtil jeu de chaises musicales, mais le choix d’un maintien des équilibres fondamentaux est logique à quelques mois de l’organisation d’élections régionales, municipales et législatives, qui promettent d’être aussi disputées que la présidentielle du 7 octobre dernier, alors que le jeu politique paraît de plus en plus ouvert. Dans ces joutes politiques à venir, Paul Biya aura bien besoin de l’expérience de ses ténors.

En somme, s’il y a souvent un hiatus évident entre les attentes populaires et la décision politique dans ce domaine, c’est que les citoyens, peu informés des subtilités et des contraintes de la gestion politique, réclament toujours de plus en plus de changement de têtes, tandis que le décideur ne bouge un seul pion de l’échiquier qu’après moult calculs, dictés par la préservation d’équilibres et d’intérêts stratégiques…

Au fond, le changement le plus à même de faire bouger les lignes, dans cette équipe ministérielle pionnière du septennat, est peut-être à rechercher ailleurs, dans les méthodes de travail, et dans la qualité des rapports hiérarchiques et de collaboration interne. Ainsi le président de la République, et avec lui, les citoyens, et les élus de la nation sont-ils en droit d’attendre de ce nouveau gouvernement plus de solidarité et de cohésion, une obligation de résultats, et le culte de l’intérêt général.

La solidarité gouvernementale, un impératif. On ne le redira jamais assez : des individualités brillantes enrôlées pour un objectif commun, ne forment pas toujours un bloc homogène. Seule une équipe soudée et solidaire obtient des résultats, parce qu’elle met le collectif au-dessus des ego. D’où les formations de « team building » qui émaillent le quotidien des organisations modernes. Au Cameroun, l’expérience du passé a montré que l’individualisme et le culte de soi peuvent conduire le pays parfois jusqu’au bord du précipice. Afin que ce tournant important de l’histoire du pays soit amorcé sous les meilleurs auspices, les ministres devront se montrer plus concernés par les résultats du groupe, et devenir des facilitateurs les uns pour les autres. Le chef du gouvernement, en charge de la coordination, trouvera là sans doute sa tâche la plus ardue : réconcilier, composer, arbitrer, lier en une gerbe unique. C’est la première garantie de réussite, en particulier dans un contexte difficile.

L’obligation de résultats : c’est à quitte ou double. Il y a quelques années, le gouvernement avait initié la feuille de route ministérielle. Une innovation de poids, qui avait sensiblement amélioré le suivi de l’action gouvernementale. Mais d’une manière générale, le Programme de Modernisation de l’Administration camerounaise par la gestion axée sur les résultats (PROMAGAR) conduit dans les administrations publiques et coordonné par les Services du Premier ministre, n’a pas imprégné de manière profonde et durable l’approche du travail administratif. Ce programme a pourtant l’avantage d’y circonscrire deux variables importantes : le temps et les ressources, celles qui sont précisément à l’origine de l’échec de bon nombre de projets.

Certaines mentalités d’arrière-garde font en effet croire aux Camerounais que « le travail de l’Etat ne finit pas », sous-entendant que le temps d’exécution est illimité, et que « la chose de l’Etat » est une manne providentielle dont on peut s’approprier légitimement, puisque « la chèvre broute là où elle est attachée. » Une conception à l’origine de bien des dérives dont les conséquences sont dommageables pour les investissements publics et pour l’image du Cameroun. En tout état de cause, les ministres devraient pouvoir être évalués, d’une manière ou d’une autre, afin de mesurer les progrès et les pesanteurs du pays dans sa course vers l’émergence.

Le sens de l’intérêt général et de l’exemplarité. Parce qu’ils ont été choisis par le chef de l’Etat pour de si hautes charges, les ministres ont un devoir d’exemplarité devant le peuple. Ce peuple, faut-il le rappeler, a élu le président de la République pour une période de sept ans, afin d’améliorer son quotidien en faisant avancer le Cameroun. Dépositaires d’une parcelle de ce pouvoir, ils sont donc bien « ministres de la République » et non d’une région, d’une tribu ou d’un clan. Ils sont au service de tous. Ils doivent aussi intégrer l’obligation de rendre compte de l’utilisation des ressources mises à leur disposition pour servir la République tout en cultivant le respect du bien public et le sens de l’intérêt général. Il leur est en effet aisé de comprendre que s’ils s’attèlent à développer leur seul village, le Cameroun ne sortira pas pour autant de l’ornière. Et ils auront failli à leur mission.

En 1974, André Malraux disait que pour prendre corps, l’Europe devait avoir un ennemi commun. Sans doute pour vivre une grande aventure commune et expérimenter le « lutter ensemble. » Sur ce modèle, le gouvernement de la République à l’œuvre dès ce jour, et sur qui le peuple place déjà beaucoup d’espoir, pourrait se constituer quelques ennemis communs : la pauvreté, la division, la médiocrité.


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