«Ce film nous reconnecte avec qui nous sommes»

Jean-Marie Teno, réalisateur camerounais en compétition dans la catégorie documentaire long-métrage avec « Le futur dans le rétro ».

Quelle est la trame de votre documentaire « Le futur dans le rétro » ?

« Le futur dans le rétro » est un projet sur la mémoire, et même la post-mémoire, c’est-à-dire sur des actions non achevées d’ancêtres qui se répercutent sur la vie de leurs descendants. Ce film documentaire raconte l’histoire d’une famille où il y avait tout le temps des drames, où les mères mourraient quand leurs filles aînées étaient encore des enfants. On se demandait ce qui arrivait jusqu’au jour où cette femme au cœur du documentaire, Nana Baanyiwa Horne, aînée de sa famille, perd sa mère quand elle avait 14 ans. Mais quand c’est elle qui a des filles, elle ne meurt pas. C’est plutôt sa fille qui décède. Enseignante d’université aux Etats-Unis, elle est tellement perturbée par ce deuil qu’elle retourne dans sa famille natale au Ghana pour avoir des réponses. Quand elle y arrive, elle se rend compte que tout le monde l’attendait dans son village, car elle est leur reine-mère. Ce film nous reconnecte avec qui nous sommes.

Comment vous retrouvez-vous à dévoiler l’histoire de cette femme et de sa famille ?

L’histoire de ce film tire ses origines de ma rencontre avec Nana Baanyiwa Horne dans une conférence sur la littérature où je présentais mon film « Afrique je te plumerai » (1993), qui est très enseigné aux Etats-Unis, toutes les fois où on parle de l’histoire coloniale et de littérature. Il sert d’introduction facile à tous ceux qui ne connaissent pas l’Afrique pour comprendre ce que c’est que le colonialisme. Elle m’avoue qu’en tant qu’enseignante d’université, elle utilise mon film pour ses cours, et m’annonce par la même occasion qu’elle va devenir la reine-mère, Nana Ansomaa III. Du coup, elle m’invite à venir couvrir la cérémonie. Depuis tout petit, je rêvais d’aller au Ghana, le pays de Kwame Nkrumah, le père du panafricanisme, pour qui j’ai beaucoup d’admiration. J’ai toujours eu une fascination pour le Ghana, ce pays où tous les grands révolutionnaires africains se retrouvaient.

Comment êtes-vous parvenu à coller les bouts de vie de cette femme charismatique ?

Tous les films ont toujours leurs difficultés inhérentes. En réalité, je suis rentrée dans cette histoire sans savoir que j’en allais faire un film. Je me suis dit que j’allais au Ghana juste pour faire des images, et petit à petit, en voyant toutes les émotions par lesquelles elle est passée, et toutes les symboliques de la cérémonie, je me suis dit qu’il fallait en tirer un film documentaire. Les éléments du puzzle se sont mis en place parfois de manière dramatique. En 2010 quand j’ai commencé à filmer, elle était encore enseignante aux Etats-Unis, et elle n’avait pas eu le temps de terminer tous les rituels. En 2011 elle est revenue, mais ça s’est très mal passé. Elle a appris que cette reine-mère dont elle portait le nom a peut-être collaboré à la traite négrière au 17e siècle. Et pour elle, c’était inacceptable, car elle est mariée à un Afro-Américain, et ils ont des enfants ensemble. Elle a eu un gros problème d’acceptation de ce rôle. Pendant trois à quatre ans elle a été malade. Je ne pensais pas terminer ce film. La difficulté était comment raconter une histoire avec autant d’éléments différents et éloignés.

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