« Les comportements au volant varient en fonction des acteurs et des circonstances »

Salomon Essaga, sociologue/chercheur, Laboratoire camerounais d’études et de recherches sur les sociétés contemporaines (CERESC).

Pourquoi être courtois au volant semble si difficile dans notre société actuelle ?

Comprendre les raisons qui justifient la difficulté à être courtois au volant dans notre société actuelle est facilité par un recours trans-contextuel à la civilisation des mœurs de N. Elias. Cette dernière se définit négativement par l’exclusion de toute forme de violence, y compris la simple agressivité à l’égard d’autrui dans le but de parvenir à une société aussi pacifiée que possible. Elle implique positivement une parfaite politesse. Une auscultation de la quotidienneté sur le comportement social des chauffeurs dans le contexte urbain camerounais, principalement dans les grandes villes comme Yaoundé et Douala, laisse observer une déchéance des mœurs, au sens sus-évoqué. Car des abus, violences et insultes caractérisent permanemment la dynamique d’interactions entre chauffeurs et donnent à l’observateur une impression de jungle urbaine. Ces actions méritent d’être situées à deux niveaux d’intelligibilité. Au niveau holistique, il convient d’interroger le processus de socialisation différenciée que Norbert Elias désigne par le concept de curialisation. Les comportements des acteurs sociaux au volant varient en fonction des catégories d’acteurs et des circonstances de l’action. Ceux qui conduisent les taxis, les moto-taxis, les bus de transport en commun et les véhicules clandestins semblent être les plus prompts en matière d’insultes et de bagarres, alors que ceux qui conduisent des véhicules de luxe sont peu diligents à relâcher des insultes.

Qu’en est-il des considérations personnelles des usagers de la route ?

Au niveau individualiste, il faut voir d’un côté des jeux de positionnement individuels des acteurs sociaux au volant et de l’autre une dynamique non négligeable de banalisation de l’insulte et de la violence. Pour le premiers cas, le métier de chauffeur dans le milieu urbain camerounais regroupe des acteurs venant d’arrière-plans socio-culturels variés. Si certains d’entre eux n’ont pour « diplôme » que leurs permis de conduire et/ou les certifications élémentaires du système éducatifs camerounais, d’autres sont des bifurqués d’un niveau d’enseignement supérieur qui n’ont pas pu obtenir un emploi correspondant à leurs aspirations. Par ailleurs, d’autres n’ont pas pu obtenir leurs permis par des méthodes conventionnelles. Les volontés d’estime personnelle et de distinction au volant les poussent alors soit à être courtois (dans peu de cas) ou à utiliser les armes de la stigmatisation et de l’étiquetage par des abus, violence et insultes pour disqualifier leurs vis-à-vis du jeu des interactions. Pour le second cas, il s’observe une banalisation de la violence et surtout de l’insulte à l’intérieur des corporations institutionnalisées ou non des chauffeurs. En fonction des affinités corporatistes, il existe des chauffeurs qui utilisent des expressions insultantes pour se saluer ou pour s’inviter à prendre ensemble un pot de vin ou un repas.

Si la courtoisie au volant relève de la citoyenneté et de la gentillesse de chaque automobiliste, car aucun aspect du code de la route ne vous force à être poli, est-ce véritablement possible de l’appliquer ?

Il faut dire que dans les villes du Cameroun, autant il y a de la délinquance et de la déviance, autant il s’observe une volonté d’équilibre des mœurs chez les acteurs sociaux, qui trouve son ancrage dans un va-et-vient entre la conservation des acquis traditionnels et la tendance à une modernité à la camerounaise. Aussi, le climat socio-politique actuel et la volonté de promotion du vivre-ensemble sont des facteurs qui favorisent, soit par peur ou par volonté de distinction, la gentillesse et la courtoisie. Exception faite de certains acteurs stimulés par des stupéfiants ou un zèle identitaire. Cependant, il faut noter qu’il existe des fractions corporatistes au sein des métiers de chauffeurs qui mettent les différents groupes stratégiques dans une confrontation latente permanente, dont les violences symboliques ou psychologiques manifestées lors des contacts inter-acteurs débouchent facilement sur des conflits ouverts. Par ailleurs, il faut noter que des motifs différentiés des usages de la route sont aussi des facteurs de manque de courtoisie dans les dynamiques de mobilité urbaine. Les embouteillages par exemple créent un déphasage entre les acteurs qui courent après le temps et ceux qui ont tout leur temps. Du coup, certains se mettent dans l’obligation de violer les règles de conduite et les normes de courtoisie pour pouvoir rattraper le temps. Ce qui ne fait pas toujours l’objet d’un consentement chez ceux qui ont tout le temps et qui trouvent en des violences et insultes un moyen de soulagement des pulsions de l’instinct de colère. Les chauffeurs de véhicules de transport en commun font le plus souvent l’objet d’une pression liée au défi de la recette à produire et tendent à plus violer les règles de courtoisie et le code de la route.

A votre avis, toute cette colère et cette envie de s’imposer devant les autres sur la voie de la circulation publique peuvent-elles traduire une forme d’égoïsme chez les usagers de la route ?

Parler d’égoïsme serait une sorte de jugement a priori. En plus des facteurs que nous avons évoqués plus haut, il faut convoquer l’étroitesse des routes face à l’intensité de leur sollicitation. Le Cameroun, pour le moment est un pays en voie de développement et les possibilités de mobilité qu’offrent des infrastructures routières existantes ne correspondent pas toujours aux désidératas et pratiques des acteurs sociaux en route. Par ailleurs, il serait important que les acteurs sociaux passent du paradigme de la réclamation et des plaintes à un paradigme de porteur de solutions.

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