« Le chef de l’Etat fait preuve de pragmatisme »

Cyrill Edou Alo’o, directeur général du budget au ministère des Finances.

Monsieur le directeur général, le chef de l’Etat a pris mercredi dernier une ordonnance modifiant et complétant la loi de finances 2019. Comment comprendre cet acte présidentiel à ce moment précis ?

On peut comprendre l’acte présidentiel du 29 mai dernier sur le triple plan de la légalité, de la justification économique et de la justesse temporelle. En effet, le président a le droit de prendre une ordonnance modifiant la loi de finances. Chaque loi de finances comporte un article qui stipule que le président de la République peut, par voie d’ordonnance, et lorsque les circonstances l’exigent, modifier ladite loi votée par le parlement. Le même article comporte des alinéas qui stipulent que le gouvernement dépose un projet de loi de ratification de l’ordonnance du chef de l’Etat au cours de la session qui suit la signature de ladite ordonnance. Donc dès le départ, le parlement lui-même intègre cette possibilité en cours d’exercice. Pour ce qui est de la justesse temporelle, des questions peuvent fuser pour savoir si cette ordonnance intervient trop tôt ou trop tard, en rapport avec le budget qui s’exécute déjà. Que non! Les mécanismes de gestions budgétaires au Cameroun sont basés sur la prudence, impliquant que le budget doit s’exécuter sur toute l’année. C’est pour cela que nous avons par exemple les blocages de précaution ou les quotas, entre autres. Donc une administration, même si elle le souhaite ne peut pas avoir exécuté tout son budget à cette période de l’année. Ça donne la possibilité au gouvernement de pouvoir ajuster son budget quand les circonstances l’exigent. L’année dernière, le président de la République a pris trois ordonnances. La première est intervenue en avril pour prendre en compte le ministère de la Décen tralisation et du Développement local, ainsi que le Conseil constitutionnel. La deuxième en juin pour intégrer l’augmentation du prix du baril du pétrole et des autres ajustements nécessaires. La troisième est intervenue pratiquement en fin d’année pour intégrer le closing financier du projet Nachtigal. Donc à tout moment, lorsque les circonstances l’exigent, le chef de l’Etat peut prendre ce genre d’ordonnance. L’important étant qu’on prenne une ordonnance pour répondre à un besoin qui s’impose.

Vous avez également parlé d’une justification économique. A quoi renvoie-t-elle dans ce cas précis ?

Il faut noter que la résilience de notre économie nous a permis de constater qu’en fin d’année 2018, nous avons enregistré des recouvrements de recettes beaucoup plus importants que ce que nous avions projetés au moment d’élaborer le projet de loi pour l’exercice 2019. Une performance réalisée grâce au travail des administrations d’assiettes à travers les réformes et les campagnes de recouvrement. La production pétrolière nationale, estimée plus importante cette année et qui permet de projeter une redevance pétrolière plus importante, justifie également cette ordonnance. Tout ceci pour que le budget de l’Etat reflète davantage la situation économique du moment.

Pourquoi avoir alors signé cette ordonnance alors qu’il y a une session parlementaire qui débute dans les jours prochains et aurait pu débattre de ces modifications ?

Le chef de l’Etat a fait preuve de pragmatisme et de réalisme parce que pour déposer une loi de finances proprement dite, il faut que tous les ministres aillent défendre le projet de budget devant le Parlement. Ça prend au mi nimum deux semaines, alors que la session de juin, puisqu’il s’agit d’elle, n’est pas une session budgétaire et le Parlement à d’autres sujets à aborder. Si les questions budgétaires viennent prendre tout ce temps comment le Parlement va-t-il s’organiser pour adresser les autres questions liées à d’autres aspects de la vie du pays ?

La deuxième raison est que nous sommes en train d’exécuter une loi de finances et les administrations sont déjà en train de préparer la prochaine pour l’exercice 2020. Si on les mobilise encore pour aller justifier quelques modifications, ce ne sera pas réaliste. Avec cette ordonnance, seul le ministre des Finances ira défendre la loi de ratification. C’est plus simple, plus facile par rapport à la nécessité de laisser le parlement travailler à autre chose. C’est même plus efficace.

En analysant la nouvelle répartition, on se rend compte que les recettes propres connaissent une augmentation de plus de 121 milliards. D’où viendra cet argent et à quoi va-t-il servir ?

Je précise que les 121,5 milliards de F sont les recettes internes constituées des recettes fiscales et douanières que nous allons recouvrer en plus de celles que nous avons projetées dans la loi de finances initiales, avec 16 milliards pour les impôts et 8,5 milliards pour la douane. Il y a également 20 milliards pour les recettes non fiscales qui proviendront des recettes de transit et de services notamment, 21 milliards de dons et 56 milliards de recettes pétrolières. Des ressources qui serviront à réaliser certaines priorités.

Dans cette même répartition, on voit que certaines administrations telles que la présidence de la République et ses services rattachés, les services du Premier ministre et même la Défense et la sûreté nationale ont vu leurs enveloppes budgétaires baisser, alors que celles des administrations comme les ministères en charge des travaux publics ou de l’Eau bénéficient d’une augmentation. Quel est l’objectif visé par ce type de réajustement ?

Bien que les ressources soient en augmentation, le gouvernement s’est montré volontariste au niveau des dépenses en mettant l’accent sur certains postes prioritaires. C’est ça qui justifie les ajustements opérés au niveau de certains chapitres. En ce moment, la priorité c’est les infrastructures, l’eau et l’énergie, les services sociaux. C’est pour cela que vous verrez que les ministères en charge de ces secteurs ont vu leurs budgets sinon maintenus du moins augmentés. C’est pour que le gouvernement adresse les besoins des populations à la base (routes, eau et électricité, santé, etc.). Le Chan 2020 vient d’être attribué au Cameroun et il faudra travailler à son organisation réussie. Il y a également la subvention des prix du pétrole à la pompe. Si nous ne subventionnons pas ces coûts, la Sonara va répercuter les coûts de production sur les prix à la pompe.

A ce sujet justement, l’incendie survenu dans cette entreprise dans la nuit de vendredi dernier pourrait-il avoir des répercussions sur les prix du carburant à la pompe ?

Nous avons appris avec beaucoup d’émotions la survenue de cet incendie, mais nous n’avons pas encore toutes les informations sur l’impact que cela aura sur la situation de cette structure. Mais nous savons que lorsque la situation sera entièrement évaluée, les décisions qui s’imposent seront prises par les autorités compétentes. Toutefois, le gouvernement dispose de tous les mécanismes nécessaires pour garantir aux populations un accès abordable au carburant.

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