« Il faudra plus d’équité »

Pr. Armand Leka Essomba, sociologue, maître de conférences et directeur exécutif du Laboratoire camerounais d’études et de recherches sur les sociétés contemporaines (CERESC).

Maintenant que le Grand dialogue national est terminé, quelle est votre appréciation des résolutions, notamment sur les questions de bilinguisme, de diversité culturelle et de cohésion sociale ?

Une telle concentration d’énergies n’aurait pu que produire des choses sensées. Il n’y a pas de doute que l’essentiel des recommandations de cette commission synthétise une part significative des attentes sociales et des mutations institutionnelles que projettent beaucoup de nos compatriotes pour le renforcement de notre convivialité intercommunautaire. Comme très souvent dans ce type de conclave, il ne peut s’agir que de souhaits énoncés de manière globale, qui nécessiteront sans doute non seulement une certaine ingénierie politique, mais aussi une certaine inventivité et une réactivité administrative moins lacunaire pour se transformer en pratiques sociales contraignantes, accoucheuses désormais de paroles, gestes et reflexes sociaux qui apaisent et réparent, mais surtout qui cimentent durablement une expérience de convivance. Ceci confirme en partie que cette tragédie du fratricide qu’expérimente hélas le Cameroun en ce moment est révélatrice d’une double crise de reconnaissance et de partage : reconnaissance des héritages qui ont participé à fonder notre communauté nationale avec ce que cela implique, et partage des ressources politiques et autres sites de pouvoir dans la conduite du destin collectif.

L'adoption d'une loi sur l’utilisation équitable du français et de l'anglais est-elle est une garantie de l'effectivité du bilinguisme au Cameroun ?

Le sociologue que je suis est naturellement sceptique sur cette « illusion juridique ». Cette « illusion » est toutefois socialement nécessaire pour alimenter des croyances « d’équité et de justice identitaire », et surtout, pour donner une base normative à la gestion et à la résolution de certains contentieux et autres réclamations faisant notamment référence aux processus parfois non conscients, de marginalisation de nos compatriotes « anglophones ». Je plaide toutefois que nous restions ouvert, à ce qui se passe dans le quotidien des échanges entre les gens. Le bilinguisme camerounais ne saurait se réduire à un bilinguisme administratif de bureau. Et là, la recherche note l’émergence d’une métacommunauté « franglophone » et surtout, note la prégnance sociologique du « pidgin » dans les manières de parler dans toute la côte occidentale et le littoral camerounais. Il ne s’agit donc pas de voter simplement une loi, mais il faut y associer le murmure social qui nous vient de la réalité. Nos chercheurs en sciences sociales ont beaucoup à dire sur ces questions et mériteraient d’être davantage sollicités pour le grand bien commun.

L’institutionnalisation de l'équilibre régional peut-elle aider à apaiser les tensions ?

Si déjà la décentralisation était bien comprise et appliquée avec responsabilité, l’existence des fonctions publiques locales diminueraient l’excitation et l’émotion constante autour de la question des concours dans l’accès à la fonction publique centrale. L’équilibre régional qui est une traduction camerounaise des principes de discrimination positive, appliqués dans d’autres pays pour réparer des injustices historiques, fut imaginé et codifié au Cameroun, notamment dans la sélection aux grandes écoles qui forment notre élite administrative. L’idéal d’unité nationale l’imposait. C’est un instrument de management politiquement utile qu’il faudra sans doute repenser pour qu’il corresponde au vrai visage du Cameroun de cette époque. De nouvelles formes d’inégalités et d’injustices sont apparues aujourd’hui dans la physionomie de notre pays. Elles sont générées par le développement différentiel entre grandes agglomérations urbaines (bénéficiant de tous les privilèges infrastructurels) et les zones rurales éloignées (où le chemin de l’école est une expérience de torture). Il faudra en tenir compte. Mais plus amplement, il faudra plus d’équité dans la sélection publique des grandes élites qui gèrent le destin collectif.

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