CEMAC : quand les leaders font rêver

Le président de la République, Paul Biya, a donc convié ses pairs de la CEMAC à Yaoundé pour une intense session d’introspection collective et une réflexion profonde, sur une question cruciale : comment, dans un environnement global incertain et délétère aux effets dévastateurs, perceptibles jusque dans nos vies, la sous-région peut-elle demeurer résiliente, stable, et garder le cap de l’émergence économique ? La réponse ne semblait pas aller de soi, au moment où surgissaient deux autres problématiques de taille : les lenteurs et même les freins enregistrés sur la voie de l’intégration sous-régionale d’une part, et la réforme du franc CFA d’autre part, qui s’est imposée dans l’actualité suite à l’érosion des réserves sous-régionales de changes, celles-là mêmes qui garantissent la convertibilité du CFA avec l’euro. Cette situation explosive, à l’origine de pénibles et longues transactions pour les milieux d’affaires de la CEMAC depuis l’année 2017, a nécessité une intervention vigoureuse de la BEAC, la Banque centrale sousrégionale.

Sans apaiser définitivement les importateurs. Pour toutes ces raisons, le Sommet de Yaoundé était attendu, scruté par les milieux spécialisés et les opinions publiques, émoustillés par les réseaux sociaux et les médias, dont certains annonçaient hâtivement une rupture historique avec le franc CFA. Et pourtant, aux yeux des observateurs avertis, la présence à ce Sommet de deux personnalités précises aurait pu donner des indications claires sur le constat que la rencontre de Yaoundé s’inscrirait moins dans la rupture brutale que dans l’accélération de la relance économique : il s’agit de l’ambassadeur de France au Cameroun, Christophe Guilhou, et du président de la Banque africaine de développement, Adesina Akinwumi, l’un des principaux bailleurs de fonds du Cameroun, engagé à soutenir de manière très spéciale le développement de l’Afrique.

En vérité, la présence de ce banquier était le signe que Paul Biya avait décidé de placer cette concertation stratégique sous le signe du pragmatisme et du concret. Ce qui n’est pas pour déplaire aux populations, lasses du ronronnement autour des concepts et des idées d’émergence africaine, souvent peu suivis d’effets. Cette intuition s’est révélée juste au moment où à la fin du Sommet, l’on a appris que sept projets d’infrastructures devant faciliter l’intégration sous-régionale avaient été identifiés par les chefs d’Etat. On peut par conséquent se permettre de supputer sur la prise en main rapide de ces projets intégrateurs.

Tout compte fait, en examinant à la loupe les conclusions du Sommet, à savoir, la poursuite des réformes afin de consolider les résultats positifs déjà engrangés, l’accélération du processus d’intégration, et l’ouverture d’une réflexion sur la politique monétaire, on se plaît à rêver que les leaders de la CEMAC aient enfin, à l’appel de l’un des leurs, décidé d’enfourcher résolument le cheval de la construction communautaire. On s’enthousiasme à la seule idée qu’ils évoquent la sous-région devant les médias sous la forme du « Nous », qu’ils décrient l’absence de routes, de chemins de fer, de lignes aériennes directes, comme s’ils avaient enfin réalisé que le jeu de l’égoïsme, de l’isolement et de la rigidité est un jeu improductif et suicidaire, qui condamne les peuples à végéter dans le mal-développement. Pas étonnant alors qu’il y ait tant de colère et d’indignation dans nos rues, nos villages, nos universités. Paul Biya affirme d’ailleurs lui-même, à la clôture du Sommet : « La CEMAC réunit tous les atouts économiques et humains nécessaires pour garantir le développement économique de ses membres et le bien-être de ses populations. »

Alors, que se passe-t-il ?

Un tel décalage entre le potentiel et les réalisations apparaît en effet incompréhensible. La CEMAC s’estime-t-elle trop riche pour se mettre au travail ? Dans cette région de l’Afrique où le sol et le sous-sol sont scandaleusement dotés de divers trésors, et où se côtoient la forêt aux essences rares, la mer bleue, la savane et sa faune exotique, véritables paradis écotouristiques, on compte aussi les taux de scolarisation parmi les plus élevés du continent. Frappée par la malédiction du pétrole, selon certains, notre communauté est aussi classée comme celle où le commerce intra-régional est le plus insignifiant. Un triste record. Cependant, nous devons reconnaître que des progrès notoires ont été accomplis depuis le sommet extraordinaire de Yaoundé, en 2016, en particulier la fusion des bourses de Douala et de Libreville, qui reste à parachever. Une chose est sûre : en relançant à Yaoundé une réflexion commune, cohérente et concertée, sur la construction de l’idéal communautaire, en nous aidant à nous projeter dans un futur plus lumineux, en ébauchant la réflexion sur sept grands projets intégrateurs, les chefs d’Etat nous ont fait rêver. Et nous ne demandons qu’à continuer à rêver, mais aussi à travailler, pour construire la CEMAC et l’Afrique sous leur forte impulsion. Mais autant le dire : si les combats d’égos devaient nous tenir encore longtemps dans la balkanisation et la pauvreté, ceux qui convoitent nos richesses n’auraient aucun scrupule et encore moins aucun mal à nous déstabiliser afin de s’en emparer, d’une façon ou d’une autre.

Certains nous croiront obsédés par la théorie du complot. Il n’en est rien. L’Afrique est désormais au coeur des enjeux globaux. Deux faits simples pour l’illustrer. Le 21 septembre 2017, un grand fabricant allemand de machines industrielles organisait dans la ville de Würzburg en Allemagne une belle fête à l’occasion de son 200e anniversaire et y convia des partenaires du monde entier. Il invita également pour la leçon inaugurale, l’ancien président de la République allemande, Horst Köhler. Le thème de sa conférence, aussi surprenant que cela puisse paraître, était libellé ainsi, à peu de choses près : « L’avenir de l’Europe est en Afrique. » L’Allemagne est-elle obsédée par l’Afrique ? pourrait-on s’interroger. Non, elle l’est, comme beaucoup de pays d’Europe, par son développement , par le ralentissement de sa croissance économique, et l’émergence de la Chine. L’Afrique, terre quasiment vierge, est dans ce contexte un sujet de réflexion pour bon nombre de stratèges du développement, comme une providentielle opportunité de rester à flot.

Plus près de nous dans le temps, en ce début d’année 2019, deux auteurs français, Jean-Luc Buchalet et Christophe Prat, ont signé chez Eyrolles un livre au titre significatif : Le futur de l’Europe se joue en Afrique. Certes, le contenu de cette leçon inaugurale et de cet essai, qu’on peut aisément deviner, n’est pas l’objet de cette chronique. Ce qui est frappant et qui doit nous interpeller, c’est la constance avec laquelle les puissances – Etats-Unis, Chine, Japon, France, Allemagne, Union européenne, Inde, Turquie, Russie – déclarent vouloir créer un lien « unique » avec l’Afrique et organisent à intervalles réguliers des grand-messes en son honneur, avec leurs rites, leurs flonflons, leur lucre, et… leurs accords de coopération. Dans le même temps, l’Afrique apparaît, indifférente à son nouveau statut, peine à trouver la voie royale du développement.

Et si elle devait rester aussi extravertie, commercialement et culturellement, aussi divisée et fragmentée, dans un monde qui se présente à elle en grands blocs, elle n’aurait aucun argument, aucun espoir de tenir tête aux velléités de séduction. Pire : elle constituerait peut-être un second souffle pour d’autres, sans pour autant trouver son Graal.

C’est la raison pour laquelle la dynamique et l’esprit de Yaoundé doivent perdurer. Après le rêve, il s’agit de matérialiser l’espoir des peuples. Car si la CEMAC est une chance pour quiconque, elle l’est d’abord pour ses propres enfants. Mais elle ne le sera pas sans une plus grande volonté politique, une meilleure planification, une meilleure gouvernance, une véritable intégration..

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