« Aucune piste ne doit être négligée dans la construction de la paix »

Pr. Alphonse Bernard Amougou Mbarga, Maître de conférences en Science politique, Université de Douala

Professeur, quelle est votre appréciation des mesures de décrispation prises par le gouvernement à la faveur de la session ordinaire du Parlement de novembre 2019 et de la session extraordinaire qui a suivi ?

Il convient déjà de distinguer les mesures d’ordre général et les mesures qui sont d’application immédiate. Dans les mesures que nous qualifions de générales, il y a surtout le statut de Zone économique sinistrée. Les mesures qui accompagnent ce statut sont de nature à permettre, une fois le calme revenu, une reconstruction rapide du tissu économique, ce qui permettrait de stabiliser la zone et de créer des emplois. Dans cette optique le gouvernement gagnerait par exemple à donner des moyens conséquents à la NOWEDA et à la SOWEDA. On peut ainsi penser à des prérogatives exorbitantes de puissance publique afin que ces organismes jouent pleinement leur rôle de « development authorithies ». Le régime fiscal applicable aux zones économiquement sinistrées peut également permettre de voir des investisseurs s’intéresser à ces deux régions. Cela passe bien entendu par un retour à la stabilité. C’est pour cela qu’il faut mettre ces mesures en connexion avec le discours de fin d’année du chef de l’Etat qui invitait les terroristes à déposer les armes et rassurer quant aux missions de sécurisation des forces de défense et de sécurité.

S’agissant des mesures d’application immédiate, il s’agit notamment de l’encadrement des réfugiés à travers le programme DDR. Il faut aussi prendre en compte le souci permanent de pourvoir aux besoins des populations à savoir celles qui sont dans les deux régions et celles qui sont déplacées. A ce niveau, l’Etat a l’obligation de continuer à assurer les services sociaux de base malgré l’insécurité. Et c’est là, la complexité et le paradoxe de ce genre de situation.

Le Code général des collectivités territoriales décentralisées, la loi portant promotion des langues officielles n’ont pas manqué de susciter des polémiques sur certains de leurs aspects. Quels changements apportent-ils ?

Ces textes ont été adoptés parce que, au final, la clairvoyance a prévalu. S’agissant du Code général des collectivités territoriales décentralisées, il comporte deux nouveautés majeures, la première qui me semble la plus importante est le statut spécial accordé aux deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest de notre pays. Il était logique qu’en se fondant sur l’article 62 de notre Constitution, l’on reconnaissance la spécificité culturelle et sociale de ces deux régions au regard de l’histoire politique de notre pays depuis la fin de la première guerre mondiale et la création du mandat par la Société des Nations. C’est la survie même de notre pays qui en dépendait. Nous ne pouvions faire comme si cela nous était indifférent. Et d’ailleurs le conflit dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest tient de cela. Il suffit simplement de se rappeler les revendications corporatistes à la base du conflit, bien que certaines personnes aient fini par instrumentaliser ces revendications. Il fallait donc apporter une réponse spécifique à nos compatriotes d’expression anglaise. Il appartient certainement aux élus locaux issus des élections du 09 février prochain d’en faire la juste application pour le bien des populations.

Le deuxième point de ce Code général des CTD est celui qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Et pourtant le moins important. L’article 246 du code général des CTD met simplement fin aux fonctions de délégué du gouvernement et créé des maires élus dans les villes qui ont le statut de communautés urbaines. Ces maires seront des personnes autochtones de la région. Cela conduit pour les partis politiques à faire la politique à la base et construire le local à partir du local. Cela aura un impact sur le recrutement du personnel politique au sein de certains partis politiques. C’est peut-être cela que certains partis politiques redoutent, à savoir, revisiter leur modèle de recrutement du personnel politique.

En ce qui concerne, la loi portant promotion des langues officielles au Cameroun, ce n’est pas tant le texte qui pose problème que le cadre de son application. En réalité, ce sont les mesures d’application qui vont être scrutées à la loupe. Les textes réglementaires d’application doivent être pris rapidement. Tout comme le statut spécial contenu dans le Code général des CTD, cette loi participe des mesures de décrispation et de recherche de solution pour la construction du vivre-ensemble dans notre pays. A cet effet, on peut se réjouir du prochain recrutement de 500 traducteurs-interprètes ordonné par le chef de l’Etat. Sauf que chaque responsable ne sera pas assisté d’un traducteur-interprète. C’est pour cela que le législateur, à travers cette loi, oblige les institutions publiques à prendre toutes les mesures pour encourager la pratique du bilinguisme.

Quel peut être le rôle des parlementaires dans le processus de décrispation, au-delà de leur travail législatif ?

Le parlement a essentiellement deux missions : contrôler l’action du gouvernement et voter des lois. La première est certainement la moins connue de nos parlementaires. Le contrôle permet de rendre l’exécutif comptable de ses actions et d’assurer l’application efficace des politiques par ce dernier. Le contrôle étroit de l’exécutif par le parlement est un indicateur de bonne gouvernance. C’est à travers le contrôle que le parlement garantit l’équilibre des pouvoirs et affirme son rôle en tant que défenseur des intérêts du peuple. Il convient toutefois de préciser que la législature en cours a achevé son mandat. Il appartient aux parlementaires issus des élections législatives du 09 février prochain de veiller à contrôler l’effectivité de ces mesures. Toutefois, bien que leur mandat ait pris fin, certains députés vont retourner dans leurs circonscriptions et à travers des campagnes d’explication, peuvent aider leurs électeurs à prendre toute la mesure de ces textes législatifs notamment le code général des CTD et la loi portant promotion du bilinguisme. Leur travail ne s’achève pas avec le vote des lois.

Le Grand dialogue national organisé à la fin de l’année dernière a vu la participation de nombreuses autorités morales. Certaines ont du reste conduit des caravanes de paix sur le terrain. Jusqu’où peuvent-elles s’impliquer ?

Il faut déjà commencer par saluer l’esprit de franc débat qui a prévalu pendant le Grand dialogue national. C’est certainement cet esprit qui a poussé ces autorités morales en tête desquelles le cardinal Christian Tumi à conduire ces caravanes de paix et d’explication. On peut d’ailleurs observer que l’un de ces artisans de paix vient d’être promu archevêque de Bamenda, Mgr Andrew Nkea. Cela appelle à une plus grande responsabilité de sa part. Les pouvoirs publics gagneraient à associer davantage de personnalités morales, notamment de toutes les confessions religieuses dans la recherche de solutions pour un retour progressif et définitif à la normale. Ces personnalités sont généralement très écoutées et sont supposées être très proches des populations, par conséquent, elles ont parfois une vision certes différente de celle des pouvoirs publics mais qui mérite d’être régulièrement prise en compte. Aucune piste ne doit être négligée quand elle vise à construire la paix au Cameroun. Il me souvient que le cardinal Tumi avait été la première personne à se réjouir de la convocation du GDN par le chef de l’Etat. L’on ne saurait donc être surpris après sa participation active au Grand dialogue national de la caravane de paix sur le terrain.

Reactions

Comments

    List is empty.

Lead a Comment

Same category