Editorial

Pourquoi il faut aller aux élections

Les élections régionales annoncées constituent le bouquet final de la réforme constitutionnelle de 1996, qui avait prévu la mise en œuvre de nouvelles institutions et la consécration de la décentralisation. Après le Sénat, le Conseil constitutionnel, voici venus les conseils régionaux. Avec eux, le chef de l’Etat matérialise la volonté populaire telle qu’exprimée consensuellement il y a presque 25 ans, et engage ses compatriotes à parachever ce cycle de réformes institutionnelles dont l’objectif ultime reste d’améliorer la gouvernance et de lui donner un ancrage plus marqué dans les territoires. On peut tous en faire le constat aujourd’hui : les Camerounais de la ville à la campagne aspirent à participer davantage, et pleinement, aux décisions qui les concernent.

Ceux des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sans doute un peu plus que les autres. Jaloux de leurs traditions ancestrales et de leur héritage culturel anglo-saxon, et soucieux de l’inscrire dans le marbre de la loi, ils désirent ardemment qu’il imprègne tous les aspects de la vie communautaire. Ils l’ont encore exprimé sans ambages, il y a un an, lors du Grand dialogue national convoqué par le chef de l’Etat. Tous devraient donc être comblés par la décision présidentielle de convoquer les collèges électoraux le 6 décembre prochain. Avec ce nouvel acte hautement volontariste et symbolique, au regard du contexte sécuritaire, économique, socio-politique et sanitaire, Paul Biya administre la preuve que la force d’une vision se mesure aussi à l’aune du courage et de la détermination. Sans surprise, il conduit donc jusqu’au bout, contre vents et marées, les changements amorcés pour moderniser l’architecture politique et laisser à la postérité une démocratie vibrante et apaisée.

Tous devraient-ils vraiment être comblés par la détermination de Paul Biya ? Peut être pas, après tout… On a déjà entendu les leaders du MRC et du SDF jouer leur petite note discordante sur ce sujet. Alors qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de s’arrimer à la Constitution ! Pour le premier, à vrai dire, rien d’étonnant. Il s’est drapé comme de coutume dans le personnage du héros romanesque en rupture de ban avec l’ordre établi qu’il déroule dans ses prises de parole théâtralisées. Que cela soit dit : faire entendre sa différence, s’opposer, est tout à fait légitime pour un homme politique. Ce qui l’est moins, c’est la diversion, l’appel à l’insurrection et à la haine, la violence verbale, la guerre psychologique. Assurément, les Camerounais sont en droit d’attendre des idées neuves, des solutions alternatives, une vision autre, de la part de l’opposition politique. C’est la raison d’être même de celle-ci, après tout. Mais lorsque cette opposition a pour seul argument la violence sous toutes ses formes, servie par une rhétorique populiste, on peut soupçonner de tragiques incompétences et l’incapacité à se projeter au niveau des enjeux, très élevés en l’occurrence, puisqu’il s’agit du Cameroun.

La position du leader du SDF doit être analysée avec plus de nuances : si l’on considère les chantages récurrents des groupes sécessionnistes sur les cadres du SDF, et les résultats plutôt décevants du parti lors des dernières consultations électorales, on peut comprendre, sans le justifier tout-à-fait, le choix d’une mise en retrait : se protéger des barbares, et protéger dans l’imaginaire des Camerounais ce qui reste d’une légende, le SDF. L’une des conséquences fâcheuses de cette attitude peut être la rupture totale avec leur électorat. Celui-ci intégrera-t-il le bien-fondé pour la communauté d’un boycott qui semble plutôt donner des gages aux sécessionnistes, bourreaux de la population civile ? Pardonnerait-il aux leaders actuels du SDF de ne pas avoir laissé une chance à la paix, au statut spécial, à la décentralisation tant réclamés ici, en restant en marge du processus électoral ?

Quoi qu’il en soit, les exigences avancées de part et d’autre pour justifier ces prises de position sont d’une risible inanité : le « cessez-le-feu » dans le nord-ouest et le sud-ouest, la révision du code électoral, voire la forme fédérale de l’Etat. Il faut souligner en premier lieu que ces sujets ne sont pas tabou. Mais que leur application, pour certains, se heurterait à des limites constitutionnelles, pour d’autres à des réserves morales. On pourrait par ailleurs estimer que ces exigences sont posées à contretemps. L’une d’elles, la révision du code électoral, a même été le sujet de la communication d’un cacique du parti au pouvoir lors du Grand Dialogue National, où il s’enhardissait à relever que c’est tout le monde, à la vérité, qui réclamait une telle réforme !

Quant au « cessez-le-feu », peut-on envisager sérieusement qu’un pouvoir abandonne ses populations sans défense à la rage meurtrière des groupes armés ? Et puis, si la paix civile pouvait se décréter par un texte de loi, les luttes armées pour la sécession ne seraient plus que des sujets d’histoire. Or, on observe, en scrutant le Cashmere, la Catalogne, le pays basque, la Casamance, pour ne citer que ces cas, que le retour à la paix est toujours une œuvre de longue haleine, qui requiert le sens du dialogue, de la patience, et l’union sacrée des forces vives. Le moins que l’on puisse dire est que l’opposition, une certaine opposition, rame donc à contre-courant du retour à la paix, en exacerbant les points de divergence avec le gouvernement sur ce sujet sensible.

Elle n’est pas seule. L’action des pyromanes de l’intérieur n’est pas moins nuisible. Avec les ennemis du Cameroun, l’objectif ultime est bien de figer le pays, d’arrêter son élan, de geler les énergies créatrices, de mettre en hibernation l’économie. En empêchant l’organisation des élections, entre autres. Pour ce faire, des feux sont allumés, des conflits attisés, afin d’entretenir un climat crisogène en permanence. On l’aura compris : organiser les élections, poursuivre le train des réformes devient vital, une véritable œuvre de salut national. On l’aura aussi constaté : Paul Biya ne fait pas l’autruche devant les tumultes intérieurs et les obstacles. Il affronte ces ogres les uns après les autres, et il avance, coûte que coûte vers le but où il mène le bateau Cameroun.

Malgré un contexte de crises, que le pays affronte avec courage et une certaine efficacité, les conseillers municipaux devront donc poser un acte de foi en allant voter le 6 décembre, afin d’exprimer leur liberté et leur patriotisme. Afin surtout de mettre résolument en branle la décentralisation, sur laquelle se portent tant d’espoirs.

Pour autant, le vote ne résoudra pas tout. Le véritable ferment des déchirures sociales, c’est le sentiment d’exclusion et d’injustice. Le gouvernement de la République se doit d’engager les réformes nécessaires dans tous les domaines, de mettre en œuvre des politiques innovantes, et notamment les conclusions du Grand Dialogue national. Certes, l’après-Covid et ses incertitudes demeurent une hypothèque de taille à tout projet d’envergure, sans compter le terrorisme rampant.

Mais à cette étape de notre développement, ce dont les Camerounais ont le plus besoin, c’est de profiter d’une économie ouverte, attrayante, pourvoyeuse d’emplois, afin de rehausser leur niveau de vie. C’est de voir naître une nouvelle race de hauts fonctionnaires, soucieux de transformer les projets de développement en réalité.

C’est aussi de jouir des effets d’une véritable décentralisation, au sortir du scrutin du 6 décembre. Tant il est vrai, comme le répétait un président américain : « Un bulletin de vote est plus fort qu’une balle de fusil ».

 

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