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« Le dialogue est la voie idoine »

Dr Christian Pout, ministre plénipotentiaire, président Think Tank CEIDES, directeur du séminaire de géopolitique africaine à l’Institut catholique de Paris.

Un bras de fer entre le Front commun pour le Congo (FCC) et Cap pour le changement (CACH), la coalition au pouvoir, a entrainé le régime congolais dans l’impasse politique. Comment sortir de ce blocage ?
En effet, depuis quelques mois l’idylle FCC-CACH est émaillée par de profondes divergences. Pourtant, il y a peu, elle était perçue comme une remarquable avancée, un pas décisif pour la consolidation de la paix et la promotion du développement dans un pays en proie à la violence armée et englué dans des difficultés multiformes malgré ses énormes ressources naturelles. Le rapprochement entre les pro-Kabila et le camp Tshisekedi survenu après les résultats des élections de 2018 montre d’inquiétantes fissures. Nous avons pu observer des mésententes flagrantes sur plusieurs questions, notamment celles relatives à la paix, la sécurité, la justice, la CENI, la gestion du portefeuille d’Etat, la territoriale, etc. A titre d’exemple, le ministre de la Justice, Célestin Tunda Ya Kasende, cadre du FCC pro-Kabila, également vice-Premier ministre a eu à faire l’objet d’une brève arrestation avant d’être libéré et de donner sa démission suite à des oppositions avec le camp présidentiel au sujet d’un projet de réforme de la justice. Avant cela, il faut dire que des membres de l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) qui sont dans l'alliance CACH étaient dans les rues pour s'opposer à la proposition de loi sur la réforme de la justice portée par les députés Aubin Minaku et Garry Sakata du FCC. Toujours en matière de justice, des militants du FCC se sont prononcés contre la prestation de serment des nouveaux juges constitutionnels en menaçant de ne pas se sentir concernés par les actes que ces derniers poseront. Par ailleurs, au mois de juillet, des militants de l'UDPS s’étaient eux aussi opposés à l'entérinement de Ronsard Malonda soutenu par le FCC à l'Assemblée nationale comme prochain candidat pour diriger la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Ces exemples parmi tant d’autres prouvent qu’il est impératif pour la classe politique congolaise avec au premier chef les leaders CACH et FCC, la société civile et la population de se retrouver autour d’une plateforme permanente de discussions pour préserver les acquis d’une alternance saluée par tous et donc la coalition fait office de digue. Cela permettra d’engager un dialogue inclusif susceptible de rendre les problèmes qui se posent solubles, de trouver des compromis, mais aussi et surtout de repréciser les places, rôles et pouvoirs des parties prenantes aux alliances du moment.
Cette lutte d’influence permanente entre le FCC et CACH ne cache-t-elle pas une guerre de positionnement en prélude à la présidentielle 2023?
Il est bien trop hâtif d’entrevoir des manœuvres de positionnement du front Kabiliste en vue des élections présidentielles de 2023. D’une part, parce que le FCC a conservé une grande influence au sein de l’appareil d’Etat, avec notamment la présence de ses militants à des postes de responsabilité hautement sensibles et stratégiques, même si certains caciques sont progressivement mis sur la touche. Il y a aussi sa surreprésentation au niveau parlementaire. De même, sa capacité de mobilisation populaire dans le pays ne montre pas de signes de relâchement, bien au contraire, le FCC dispose par ce biais d’un levier de choix pour faire pencher la balance en sa faveur, en cas de besoin. D’autre part, l’élection de 2023 n’est pas tout à fait à portée de main. Au regard de certains indicateurs, il n’est pas exclu qu’on assiste à un report sine die. Des aléas endogènes et exogènes à l’exemple de la crise sanitaire causée par la Covid-19 que nous subissons ou encore des risques d’implosion, contagion de la violence peuvent justifiés l’adoption d’un nouveau calendrier pour les échéances électorales à venir. En 2019, on répertoriait en effet, plus de 130 groupes armés actifs dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Plusieurs groupes sont impliqués dans des crimes de guerre, y compris des massacres ethniques, des viols, le recrutement forcé d’enfants, des pillages, etc. Dans tous les cas de figure, le contexte national et international influencera les agendas politiques internes. Le FCC qui a une longue expérience en matière de gestion politique a sans doute déjà anticipé l’éventualité d’un ajournement et de fait, intégré qu’il est dans son intérêt que la coalition perdure. De plus, il n’est pas certain que la population congolaise, le concert des nations étrangères et les organisations régionales africaines et internationales qui ont appelé à une évolution du jeu politique, voient d’un très bon œil un passage en force du camp de l’ex-président Joseph Kabila pour créer des blocages politiques en vue de parvenir à des élections anticipées. Cependant, et puisque Joseph Kabila a eu à s’exprimer sur la question, des dispositions de l’article 3 de l’Accord pour la stabilité et la paix au Congo qui aurait été signé le 08 janvier 2018 en présence d’Etats témoins par le président actuel, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, président sortant, mentionnent clairement le soutien à la présidentielle de 2023 de la famille politique du président Tshisekedi au FCC de Joseph Kabila. Il est néanmoins à noter que l’UDPS a émis des réserves quant au contenu de l’Accord en question dispatché par les militants du FCC. 
Les consultations initiées par Etienne Tshisekedi peuvent-elles lui permettre de trouver des soutiens de poids pour sortir de l’impasse actuelle?
Les consultations engagées en vue de créer une nouvelle majorité parlementaire et vraisemblablement diminuer l’influence du FCC à défaut de se passer de l’alliance qui les lie, ont déjà pu rassembler quelques poids lourds de la politique congolaise. Il m’apparaît que cette retraite politique peut déboucher sur une reconfiguration des alliances au bénéfice du CACH.  Ce qui pourrait lui permettre d’être moins dépendante du FCC. Seulement, le FCC a exprimé sa désapprobation contre des initiatives qui menaceraient la paix, la stabilité et la cohésion sociale tout en violant les lois constitutionnelles et l’esprit de l’accord de coalition de 2019. Dans l’atmosphère actuelle, les risques d’une plus grande détérioration des relations entre le CACH et le FCC sont à prévoir. Par ailleurs, il me semble que même si le CACH parvient à créer de nouvelles alliances ou à se résoudre à recourir aux extrêmes en dissolvant le Parlement, il lui sera difficile de passer d’une coalition à une cohabitation avec le FCC. La famille politique de Joseph Kabila a été aux affaires pendant 18 ans. En deux ans de pouvoir, avec les difficultés que rencontrent la RDC, il est peu évident pour Félix Tshisekedi de mettre en veilleuse le soutien du FCC sans courir le risque d’exacerber les fractures de plus en plus visibles au sein de la classe politique congolaise. 
 

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