Editorial : pour en finir avec la crise

Il y a seulement quelques années, notre zone géographique  était sur le chemin d’une croissance économique vigoureuse, vantée par les économistes, courtisée par les Etats et croulant sous les offres de financement de grands projets d’investissement. C’était une terre enviée et regardée comme le nouvel eldorado africain. Il est vrai que le pétrole y coulait alors à flots, et que les cours s’étaient envolés au firmament. Avant de dégringoler. Ce revers de fortune, conjugué à l’insécurité et à d’autres aléas conjoncturels, a tôt fait de vampiriser les greniers de la prospérité dans la sous-région. Remettant en cause les projets, les financements, la survie collective.
Le sommet extraordinaire des pays d’Afrique centrale à Yaoundé, à l’initiative du président du Cameroun, ne pouvait donc pas mieux tomber. Bien des pays voisins suffoquent déjà sous la baisse drastique des recettes, et éprouvent d’énormes difficultés à boucler les fins de mois. Les grands projets engagés sur les fonds publics piétinent, quand ils ne sont pas remisés au placard. Et surtout, la rue gronde. De N’Djamena à Yaoundé, en passant par Libreville, les populations s’impatientent et réclament la redistribution des fruits d’une croissance… qui s’est envolée. Les revendications sociales et corporatistes s’amplifient au risque de provoquer une déstabilisation générale qui viendrait compliquer une situation économique bien volatile.
C’est ce moment précis qu’a choisi le président Biya pour secouer le cocotier. Mais si son appel  à esquisser une réponse commune à la crise est on ne peut plus opportun, on doit bien convenir que la réponse ne va pas de soi.
C’est connu, la solidarité n’a  pas toujours été le trait marquant des dirigeants de la sous-région, qui peinent à avancer en rangs serrés dans l’harmonisation des législations, dans l’institution du  passeport unique ou encore dans l’application des accords de libre-échange avec l’Union européenne. Sans parler de la libre circulation des personnes, devenue un véritable serpent de mer au fil des ans. Mais la preuve que la construction communautaire  avance néanmoins à petits pas, et qu’il ne faut jamais désespérer des hommes, est venue de la décision politique ayant abouti à une coopération exemplaire et fructueuse entre le Tchad et le Cameroun en janvier 2015, au plus fort de la guerre contre Boko Haram.
Sollicité par le chef de l’Etat du Cameroun, le leader tchadien avait alors déployé ses troupes durant quelques mois dans le Nord du Cameroun, pour y travailler dans un esprit de fraternité virile avec leurs frères d’armes camerounais. Cette mutualisation a permis de mettre, pour la premièe fois, Boko Haram le nez contre terre. Ragaillardis par leurs succès militaires, le Tchad et le Cameroun avaient ensuite, lors d’une session extraordinaire du Conseil de paix et de sécurité d’Afrique centrale (COPAX), sollicité les leaders de la sous-région pour un appel public à la solidarité dans la lutte contre Boko Haram. Les chefs d’Etat et de gouvernement y avaient pris la décision stratégique de créer un fonds de solidarité de la lutte contre Boko Haram, doté de 50 milliards de francs.
Cette synergie gagnante, cette conjugaison étroite de moyens et d’action, permettent de nourrir de l’optimisme sur les suites du sommet extraordinaire du 23 décembre dernier à Yaoundé. Pour plusieurs raisons. Les enjeux d’abord. Ils sont tout aussi vitaux que ceux de l’élimination du cancer Boko Haram. Il ne s’agit pas moins, selon l’hôte du sommet, Paul Biya, que de sauver « les fondements de notre sous-région et notre communauté économique et monétaire ». Ensuite la volonté politique. Les six leaders, conviés dans un délai relativement bref, se sont tous retrouvés à Yaoundé. C’est le signe qu’ils ont pris la mesure de l’importance du sujet, et que le leadership du président camerounais est indéniable.
Enfin, le cadre de la réflexion tel que balisé par l’hôte du sommet nous paraît de nature à garantir l’adhésion populaire et à préserver un filet de sécurité autour des acquis sociaux. En effet, à l’ouverture des travaux, le président de la République, s’adressant à ses pairs en présence du directeur général du Fonds Monétaire international et du ministre français de l’Economie et des Finances, a prévenu que la réponse à apporter à cette crise, quelle qu’elle soit, devra « tenir compte des impératifs sociaux de nos Etats, dans un contexte où nous devons faire face aux besoins pressants de nos populations ». Cette déclaration, loin d’être une figure de style, est une mise en garde à peine voilée contre la tentation de procéder à des ajustements sans prendre en compte un devoir régalien essentiel : la protection des populations les plus vulnérables. Le souvenir des derniers Programmes d’ajustement structurel (PAS) et de leurs ravages sur les droits sociaux est bien trop présent à l’esprit, pour s’engager dans des mesures de sauvegarde économique, 25 ans après, sans tracer les lignes rouges.
Et bien que les négociations sur la nature des mesures à prendre, et le niveau des ajustements à opérer, soient à conclure avec le FMI sur une base bilatérale, la concertation de haut niveau de Yaoundé était un préalable indispensable. Pour préparer les esprits, pour se présenter comme un bloc uni devant le gendarme de la finance internationale, et pour réaffirmer la solidarité du groupe. Il est bien plus facile de traverser le désert à six que tout seul, torturé par les mirages et la peur, et tenté par le découragement. Les mois et les années à venir seront certainement difficiles, mais l’Afrique centrale vient de déclarer à Yaoundé qu’elle passera ce cap unie et solidaire.
En définitive, la préparation mentale de nos dirigeants à l’adoption de mesures de redressement économique étant acquise, il reste une étape importante. Celle de la conscientisation des opinions publiques. Traumatisées par la grave crise économique des années 90, elles n’ont qu’une hantise : la dévaluation du franc CFA. Les dirigeants auront certainement à cœur d’expliquer avec tact et pédagogie que le meilleur moyen de ne pas passer par la case dévaluation, c’est d’accepter et d’appliquer rigoureusement, dès maintenant, les mesures qui seront arrêtées au lendemain du sommet, en priant pour qu’elles renversent la spirale de la baisse des recettes et des réserves de change.
Il restera une inconnue, ou plutôt une interrogation, dans cette sous-région où la scolarisation est généralisée et l’opinion publique plutôt éclairée : pourquoi le FMI ? Pourquoi les Etats ne mettent-ils pas en œuvre eux-mêmes, de leur propre chef, ces mesures spécifiques à même de sauver nos économies ? Rendu impopulaire par la gestion de la précédente crise économique en Afrique, le FMI, autant que les gouvernements, devra expliquer sans arrogance ce que le président de la République a déjà laissé entendre : avec l’assistance de ces partenaires extérieurs, nous aurons certainement de meilleures chances de redonner du tonus à nos économies ; quant aux mesures elles-mêmes, si dures qu’elles puissent paraître, elles sont « dans l’intérêt de tous et de chacun ». Une potion nécessaire, en somme, pour en finir avec la crise.

 

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