Allié des Occidentaux, Africain d’abord

« Le meilleur allié de l’Occident pour la lutte anti-terroriste » vient de quitter la scène. C’est ce que répètent en chœur les médias occidentaux depuis la disparition d’Idriss Deby Itno, président du Tchad, le 20 avril dernier, reprenant certainement mot à mot les termes d’une Agence de presse internationale bien connue. C’est leur droit. Par cette formule, ils tentent d’expliquer à leurs publics pourquoi la mort d’un président du Tchad, pays lointain situé aux confins du désert saharien et dont ils rappellent non sans cynisme le classement aux abysses de l’indice du développement humain  leur parle et comment elle pourrait impacter les politiques et stratégies sécuritaires de leurs pays à eux, et par ricochet, leur vie.


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Ce qui est plus surprenant, c’est que des médias africains ressassent les mêmes mots… Pour un journaliste africain aujourd’hui, est-ce vraiment signifiant et pertinent d’évoquer le souvenir de l’ancien président du Tchad comme « le meilleur allié de l’Occident pour la lutte contre le terrorisme » ? En continuant à radoter sur ce thème, ils donnent le sentiment que nos productions médiatiques ne sont que de pâles copier-coller de celles du Nord. Comme si le sort de l’Afrique ne devait pas nous importer en priorité, et comme si, surtout, nos historiens de l’instant n’avaient pas eux-mêmes leur propre regard, leurs propres mots, leur propre histoire à raconter sur leurs leaders, que ce soit en termes d’hommages rendus, d’espoirs déçus, ou mieux encore, d’héritage politique, matériel et immatériel légué ou non par le défunt aux jeunes générations. 


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Cette manière singulière de lire la mort du président Idriss Deby, avec les lunettes de l’Occident, pose au moins deux questions.


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La première : Pourquoi les Africains ne parviennent-ils pas à analyser les soubresauts du monde selon leur propre grille de lecture, en scrutant avant tout leurs intérêts, comme font les Américains, les Européens, les Asiatiques ? Sans doute parce qu’il nous faut un supplément d’âme, de conscience, qui nous amène à porter d’emblée notre Afrique au cœur. Nous avons encore du chemin à faire, pour apprendre à l’aimer et à la promouvoir comme il se doit, à intérioriser le « Nous ». Car enfin, si le Tchad est déstabilisé, qui plus que ses voisins, plus que l’Afrique, souffrirait de l’afflux des réfugiés, du recul de 20 à 30 ans de développement, de l’effet domino de la violence et du conflit armé ?


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La seconde : Si Idriss Deby n’était que le meilleur allié des autres, quelle trace réelle laisse-t-il à son pays qu’il déclarait aimer passionnément, et à l’Afrique, sa terre-mère, devenue le refuge des intégrismes les plus hideux et des rébellions les plus sanglantes ?


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Et l’on découvre que les Africains avaient un faible pour ce colosse au franc-parler décapant, peu soucieux du politiquement correct, y compris devant ses meilleurs alliés occidentaux. On peut donc penser que les Africains ont choisi de retenir de lui davantage le stratège politique et le preux chevalier, le guerrier rusé et téméraire qui ne rechignait pas à une immersion dans ses troupes engagées au front. Il semblait y puiser son adrénaline et son énergie vitale. Des guerres, le Tchad en a connu, au point que l’on dit qu’une maison sur cinq y compte un orphelin de la guerre. Des guerres fratricides pour le contrôle du pouvoir central, aux guerres imposées aux frontières et au cœur du désert par les avatars de l’Etat islamique, ou même autour du Lac Tchad, par les intégristes de Boko Haram, le pays a été marqué au fer rouge de manière indélébile. Et la mort du maréchal du Tchad ne signe pas, loin de là, la fin des hostilités. Au contraire, pourrait-on dire. Pour les politiques, l’après-Deby est d’abord scruté sous l’angle sécuritaire.


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Ainsi, on ne doit pas trouver banal que Paul Biya, en sa qualité de président en exercice de la CEMAC, assure les Tchadiens, au nom de tous ses homologues, de « sa solidarité et de son attachement résolu à l’intégrité territoriale à la stabilité et à la sécurité du Tchad. » De même, la présence à N’Djamena aux obsèques du Maréchal du Tchad, vendredi dernier, du président de la France, qui a donné des gages sur le même thème, et d’un haut-dignitaire de l’Union européenne, sont le signe qu’il y a au moins une inquiétude, en Afrique et en Occident, sur le signal que la mort du président Deby Itno pourrait constituer pour les extrémistes et autres professionnels de la guerre qui écument la zone, en dehors de la rébellion du FACT qui a officiellement déclaré la guerre. Ces craintes ne sont pas sans fondement.


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Après avoir affronté seul Boko Haram pendant une année, le Cameroun avait en effet formé avec les autres pays de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT), la Force multinationale mixte, une coalition destinée à réserver aux exactions de Boko Haram autour du Lac Tchad et le long de la frontière avec le Nigeria, une réponse appropriée, plus concertée et plus vigoureuse. Il est temps de réveiller ce dispositif et de l’adapter au besoin. Que dire de la CEMAC, où le Cameroun et le Tchad se trouvent toujours sur des charbons ardents, avec la résurgence sporadique de Boko Haram, et avec la poudrière centrafricaine, plus que jamais en ébullition, sous l’effet conjugué des intérêts et des appétits croisés entre grandes puissances s’appuyant au besoin sur les mouvements de rébellion


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La CEMAC où certains pays arc-boutés sur leur nombril ont pu nourrir jusqu’ici un sentiment de fausse sécurité doit être plus vigilante et plus solidaire. En 2015, Paul Biya mettait en garde ces pays-là : « Il faut qu’on sache que la distance qui peut séparer un pays des zones de combat n’est pas une assurance tous risques. » Que dire de l’Union africaine ? Qu’elle doit sans tarder prendre ses responsabilités, et actionner ses mécanismes spécialisés. Qu’un partenaire important du Tchad, la France en l’occurrence, déclare se porter garante de sa sécurité ne la dédouane pas de ses missions régaliennes d’œuvrer pour la paix, l’unité, la sécurité et le développement de l’Afrique. Ainsi doit-elle encourager le dialogue entre frères tchadiens, aux fins de restaurer la cohésion et l’harmonie, sans lesquelles toute recherche de stabilité est vaine. Elle se doit surtout de monitorer les initiatives et tentatives de pacification. Trop éparses et mal coordonnées, elles pourraient rapidement se révéler contre-productives. 


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Et l’on se surprend à se poser la question : l’Afrique est-elle maudite, ou subtilement manipulée et désaxée ? Cette question, pour gênante qu’elle soit, ne doit pas être éludée. Car chaque fois qu’on croit le continent enfin sur les rails, sur la voie du développement inclusif, chaque fois qu’un conflit s’éteint, eh bien, un autre s’embrase. Ou alors survient un événement imprévisible qui remet tout en cause, brouille les cartes, et patatras ! Retour à la case départ. Pour illustrer un énième espoir qui chancèle, citons les bruits de bottes au Tchad, qui ouvrent une nouvelle ère d’incertitude. 


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Citons encore la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA), censée porter les espoirs de l’expansion d’un marché unique africain. C’est en 2020, année prévue de son lancement officiel, que le Covid-19 s’invite dans les échanges globaux comme jamais aucune autre pandémie auparavant. Et lorsque l’Union africaine s’enhardit à effectuer le lancement le 1er janvier 2021, le Covid-19 est loin d’avoir dit son dernier mot. On pourrait évoquer également l’incertitude sécuritaire qui plane désormais sur une partie de la zone sahélo-sahélienne ! Le moins que l’on puisse en dire, c’est que l’on est aux antipodes du climat idéal pour faire prospérer le libre échangisme commercial. 


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« A menace globale, riposte globale », avait assené le président du Cameroun en 2015, évoquant la lutte anti-terroriste devant le corps diplomatique. Voici le moment de relire cette prise de position au regard de l’actualité. Car ce qui se joue au Tchad, au Sahel, le cœur de l’Afrique, mérite qu’on s’y penche sans calculs politiciens, sans parti-pris.


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