« Il faut penser à préserver nos vies »

Grégoire Owona, ministre du Travail et de la Sécurité sociale, explique.

Monsieur le ministre, cette année nous assistons encore à une fête du travail sans festivités populaires. Est-ce que les travailleurs comprennent cela ?
Depuis l’année dernière déjà, nous célébrions cette importante fête légale pour les acteurs du monde du travail sous un format particulier, dû notamment à la situation sanitaire. Evidemment, cela ne réjouit personne mais la réalité est là : la pandémie persiste, il faut penser à préserver nos vies même en des occasions solennelles comme celle du 1er mai, en respectant les mesures édictées par le gouvernement. Le contexte actuel nous donne l’opportunité, en attendant de retrouver une situation normale, de nous réinventer en termes d’activités, de changer de paradigme en privilégiant des échanges constructifs sur les problématiques liées au travail et à la sécurité sociale. Les travailleurs dans leur ensemble sont assez compréhensifs et conscients de cette situation qui nous invite à faire davantage preuve de responsabilité, pour mieux faire face à cette pandémie aux conséquences dommageables dans le monde professionnel. 

Est-ce que les retours que vous avez du terrain concernant la gestion de cette pandémie dans les entreprises ont contribué au choix du thème de cette édition de la Fête Internationale du Travail ?
Au regard des défis majeurs qui nous interpellent, à la lumière de cette crise sanitaire et au-delà des premiers constats établis, nous avons tiré les premiers enseignements de ses effets dans le monde du travail. Dans ce sens, on a par exemple constaté que certaines entreprises n’ont malheureusement  pas jusqu’ici donné aux structures de santé et de sécurité au travail que sont les Comités d’hygiène et de sécurité et Services médicaux du travail, institués par notre législation, la place et le rôle qu’elles doivent occuper dans la lutte contre cette pandémie en milieu de travail, alors même que les prescriptions du chef de l’Etat S.E Paul Biya dans ses récentes adresses à la Nation, relativement à la nécessité de respecter les prescriptions en matière de lutte contre le Covid-19, demeurent claires et constantes. Face à ce constat, des solutions existent pour mieux résister aujourd’hui et mieux nous projeter vers l’avenir. Je saisis donc l’occasion qui m’est offerte à travers vos colonnes pour exhorter les acteurs du monde du travail à l’occasion de cette 135e édition de la Fête Internationale du Travail, et à travers ce thème, à faire des Comités d’hygiène et de sécurité (CHS) et services médicaux du Travail CHS (SMT), qui sont également des outils de dialogue social, de véritables leviers à mettre à profit de manière idoine dans le cadre de la riposte globale contre le Covid-19 dans le monde du travail. Nous sommes en mesure, avec les CHS et les SMT, d’apporter une contribution efficace à la lutte contre le coronavirus dans le monde du travail. Les CHS et SMT doivent ainsi devenir plus que jamais, des instruments de proximité dans la sensibilisation, l’encadrement et la lutte contre cette pandémie.

Depuis le début de cette crise sanitaire, comment vous assurez-vous que les entreprises ont mis en place des mécanismes permettant de veiller sur la santé des employés ?
Au niveau du Mintss, depuis le début de cette crise, nous appliquons et rappelons les mesures prescrites par les pouvoirs publics à la suite des recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) concernant cette pandémie. De manière concrète, ces mesures ont été répercutées aux partenaires sociaux ainsi qu’à nos collaborateurs des services centraux et déconcentrés en demandant également à l’Inspection du Travail, de veiller au respect de la législation du travail dans les entreprises, surtout dans le contexte sanitaire actuel. Nous avons saisi cette occasion pour poursuivre avec plus d’intensité, la création et le suivi du fonctionnement des Comités d’hygiène et de sécurité au travail (chs). Au niveau de l’Inspection du Travail, nous avons engagé un important travail d’actualisation des manuels de formation des membres des CHS et des Inspecteurs du Travail en Santé et Sécurité au Travail, en y intégrant les aspects de lutte contre la propagation du Covid-19. En outre, une mission de mes services s’est déployée dans les Régions de l’Extrême-nord, du Nord, de l’Ouest, du Littoral, du Centre et de l’Adamaoua, à l’effet d’évaluer le fonctionnement des Comités d’hygiène et de sécurité et des Services médicaux du Travail au sein de certaines entreprises. Ladite mission s’est aussi chargée de contrôler les mesures de prévention de la propagation de la Covid-19, prises par les entreprises et établissements visités. Cette dernière articulation a permis de faire le constat général selon lequel plus de 70% des structures visitées ont pris à bras le corps la lutte contre la pandémie dans le milieu du travail, considérée comme l’un des lieux de propagation de divers risques émergents à l’instar du VIH/Sida et aujourd’hui la Covid-19. Le travail de suivi se poursuit sur le terrain avec méthode et détermination afin que tous les acteurs du monde du travail prennent conscience de la gravité de la situation et en mesurent les enjeux.

Au bout d’une année face au coronavirus, quel est l’état des lieux du monde du travail au Cameroun ?
D’abord s’agissant de la promotion de la Sécurité sociale pour le plus grand nombre, des actions majeures ont été enregistrées au terme de l’exercice 2020. Dans le cadre d’actions menées avec la Caisse nationale de Prévoyance sociale (CNPS), on aura noté : l’arrimage aux règles de tenue de la comptabilité des organismes de Prévoyance Sociale édictées par le traité révisé de la Conférence Interafricaine de Prévoyance sociale (Cipres) du 14 février 2020 ratifié par le Cameroun par Décret n° 2020/239 du 28 avril 2020 ; l’immatriculation de près de 50.000 (48 588) nouveaux assurés obligatoires et de plus de 5900 (5981) nouveaux assurés volontaires, ce qui porte à 1. 597. 200 le nombre d’assurés au Cameroun. Autres résultats enregistrés dans le cadre du renforcement du système de sécurité sociale des travailleurs, c’est la signature d’un décret présidentiel le 8 juillet 2020 fixant à 20%, le coefficient de revalorisation de certaines pensions de vieillesse, d’invalidité et de décès payées par la CNPS, la ratification du Traité Révisé de la Conférence Interafricaine de Prévoyance Sociale (Cipres), en juillet (le 09) 2020. S’agissant globalement de la promotion du travail décent, des actions sont menées dans le cadre de l’amélioration de la protection du travail. Notamment, la ratification l’année dernière de la Convention n°155 de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur la sécurité et la santé des travailleurs. Cette Convention engage les Etats signataires à prévenir les accidents et les atteintes à la santé qui résultent du travail, des accidents qui sont liés au travail ou surviennent au cours du travail, en réduisant au minimum les causes des risques inhérents au milieu de travail, dans la mesure où cela est raisonnable et pratiquement réalisable. Dans ce registre encore, il faut noter la prévention des risques professionnels et le contrôle des conditions de travail à travers la réalisation de 3413 visites d’inspection en entreprises, qui ont donné lieu à l’établissement de 203 mises en demeure ; et l’examen et la résolution des conflits individuels et collectifs du travail, en témoigne l’établissement de 7402 Procès-verbaux de conciliation. Côté dialogue social, nous avons régulièrement tenu avec les partenaires sociaux, les sessions du Comité de Concertation et de Suivi du Dialogue social. A l’endroit des usagers, nous poursuivons la simplification des procédures d’attribution des Médailles d’honneur du travail (MHT) et des agréments à la médecine du travail. Il est bon de savoir que dans le cadre du maintien de la sérénité du climat social, le Mintss a procédé à des négociations dans des secteurs d’activités ou entreprises qui ont abouti à la levée et à la maîtrise de 40 préavis de grève et mouvements d’humeur. Notre administration a également procédé à la modernisation du Greffe des Syndicats et à la poursuite du travail d’assainissement du fichier syndical. Sur un autre plan, la lutte contre le travail des enfants s’est poursuivie avec la signature, par le Premier ministre, chef du gouvernement, de l’arrêté portant création du Comité de lutte contre le travail des Enfants le 23 juin 2020. Bien que la liste des actions menées ne soit pas exhaustive, il ressort que des actions ont été menées avec des résultats probants, mais les efforts doivent être accentués en vue d’une plus grande justice sociale et du travail décent pour tous.

La crise sanitaire actuelle a fragilisé de nombreux travailleurs qui se retrouvent affectés soit par la maladie, soit par la fermeture de leur entreprise et par conséquent la perte de leur emploi. Qu’avez-vous fait jusqu’ici pour protéger les emplois et la santé des travailleurs ? 
Nous avons prescrit particulièrement la continuité de service en période de crise sanitaire et encourager les employeurs et travailleurs à prendre des dispositions de commun accord sur l’organisation du télétravail et le service rotatif notamment. Nos inspecteurs sont davantage présents de manière proactive pour s’assurer que les droits des travailleurs sont respectés, quelles que soient les décisions que le contexte impose aux entreprises. Pour ce qui est précisément de la santé des travailleurs, nous sommes dans cette dynamique d’incitation des entreprises dans tous les secteurs d’activités, à créer et faire fonctionner de manière effective et efficiente les structures de santé. Il est important de rappeler, comme je l’ai souligné précédemment, que le Comité d’hygiène et de sécurité est une plateforme de dialogue entre un employeur ou son représentant et les travailleurs d’une entreprise sur des questions essentiellement liées à la santé et la sécurité au travail. En matière de Santé et Sécurité au Travail justement, l’action du CHS se fait ressentir essentiellement dans la prévention des risques professionnels. La pandémie du Covid-19 étant un problème de santé publique qui intègre des problématiques transversales, elle interpelle fortement les acteurs de la SST, car le monde du travail constitue l’une des principales victimes de ses méfaits. Le CHS a alors un rôle majeur à jouer dans la prévention de cette pandémie dans l’entreprise. La riposte face à la propagation du virus en entreprise a eu en grande partie du succès dans notre pays grâce à l’action des CHS qui, dans la plupart des entreprises où ils existent, ont été à l’origine des mesures prises par les employeurs pour la faire reculer. La mission d’opérationnalisation des Comités d’hygiène et de sécurité et Services médicaux du travail menée par mes services compétents en 2020, qui a permis également de contrôler l’application des mesures barrières contre la pandémie en entreprise, a révélé cette réalité. En prescrivant la désinfection des locaux, l’achat des outils de lutte comme les gels hydro alcooliques, les thermo flash, les masques de protection, et en veillant à leur utilisation effective par les travailleurs au quotidien. À cet égard, le CHS doit jouer un rôle de premier plan en matière d’hygiène et sécurité au travail.

Parlons d’une actualité préoccupante dans votre secteur. Les élections sociales devant permettre aux entreprises de disposer de nouveaux délégués du personnel n’ont pas eu lieu depuis l’année dernière, ce qui entraîne des blocages selon certains. Qu’est-ce que vous envisagez ?
En raison de la crise sanitaire actuelle, les élections sociales n’ont pas pu se tenir en 2020. Il faudra attendre que la situation sanitaire s’améliore pour espérer une reprogrammation réaliste et responsable de cette importante activité. Toutefois, nous observons avec attention l’évolution de la situation sanitaire. Nous maintenons le contact avec les partenaires sociaux et le moment venu, ces élections se tiendront au terme des concertations habituelles avec les syndicats.

Quel est le statut actuel des délégués du personnel lorsqu’on sait que ceux-ci sont également membres des Comités d’Hygiène et de Sécurité au Travail que vous citez depuis l’année dernière comme structures de dialogue social et de préservation de la santé en milieu de travail ?
Des dispositions ont été prises pour que les entreprises comprennent que le cas de force majeure que constitue cette crise sanitaire a rallongé le mandat des délégués du personnel actuel. Comme nous l’avons rappelé plus haut, si cette situation de crise continue, leur mandat continuera à courir jusqu’au prochain scrutin prévu en 2022. Les structures de dialogue social comme le CHS, étant essentiellement constituée des délégués du personnel doivent cependant continuer à fonctionner de manière optimale, en raison du rôle primordial qu’elles sont appelées à jouer pour freiner au sein des entreprises et des administrations, la propagation de la pandémie en milieu de travail ; d’où le choix du thème très interpellateur de cette 135e Fête Internationale du Travail.

Autre préoccupation, aussi bien dans le secteur privé et même parapublic, des plaintes continuent de se multiplier relativement aux chefs d’entreprise qui n’appliquent pas les conventions collectives cadre, mécanisme pourtant censé protéger les droits des travailleurs. Qu’entendez-vous faire pour que lesdites conventions soient appliquées ?
Il faut rappeler qu’une convention collective est un accord au terme de négociations entre employeurs et employés et visant à améliorer les conditions de travail de ces derniers. Elle permet d'ajuster favorablement les dispositions générales du Code du travail à un environnement professionnel donné. Cet accord écrit traite des conditions d'emploi, de formation et de travail des salariés ainsi que de leurs garanties sociales. Au niveau national, nous allons poursuivre les activités de négociation pour que celles signées soient appliquées et que la signature des conventions collectives en cours soit effective. Nous travaillons également à la production des avis d’extension des conventions collectives sollicitées.

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