« La stratégie devant aller au-delà des procédés militaires »

Dr Didier Badjeck, spécialiste des questions sécuritaires du cabinet Cameroon Consulting and Prospective.

Plusieurs pays de l’Afrique australe sont les cibles d’attaques djihadistes. Le Mozambique a essuyé plusieurs assauts. Que revendiquent les terroristes dans cette partie du continent ?


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Vous faites allusion à la crise dans le Cabo Delgado qui est une province du Nord du Mozambique. Le problème est assez lointain et tient à des causes complexes et enchevêtrées. La province de Cabo Delgado est située à 2500 kilomètres de la capitale mozambicaine. Il faut reconnaître que le Mozambique est un pays côtier qui est très étendu en latitude. Cette façade offre certainement des points d’ancrage aux différents trafics et une ligne poreuse, favorable à toutes sortes d’intrusions ou de migrations, notamment terroristes. La province du Cabo Delgado était très pauvre jusqu’à ce que l’on découvre plusieurs gisements miniers, du rubis, et d’importantes réserves gazières. Trois grandes communautés occupent cette province : les Makondés majoritairement chrétiens qui occupent les plateaux de l’intérieur, les Makuas et Mwanis, héritières des sultanats du XIXe siècle à dominante musulmane, positionnées sur les zones côtières. Les Makondés ont joué un rôle déterminant au moment de la guerre de libération au sein du Front de libération du Mozambique (FROLIMO) et leurs généraux ont bénéficié des largesses au niveau des investissements, toute chose qui n’a pas manqué de créer des frustrations. En 2017, cette province a essuyé plusieurs attaques armées de groupuscules assimilés aux Al-Shebab, homonymes des Al-Shebab de Somalie, sans qu’il y ait a priori   une relation filiale entre les deux groupes, le deuxième ayant clairement fait allégeance à l’État islamique. L’État islamique a tôt fait de revendiquer ces attentats qui sont une aubaine de communication stratégique visant à démontrer la continentalité de leur mouvement. Les symboles utilisés par les insurgés et leur modus operandi se prêtent, en effet, à des similitudes djihadistes : implantation de drapeaux noirs avec inscriptions en arabe, destruction des symboles et des bâtiments appartenant à l’État. Ces groupuscules finalement hybrides -de par le contexte sécuritaire- qui associent des frustrations du fait de l’ostracisme obéré par le gouvernement de Maputo au pragmatisme d’une alliance plus opérationnelle qu’idéologique avec l’État islamique revendiquent l’autonomie de leur région.


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Les conséquences économiques, politiques et humaines sont nombreuses. Une société pétrolière a évacué son mégaprojet et a déclaré une situation de force majeure. Y’a-t-il une solution militaire ?


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Comme vous le dites, les conséquences sont importantes et graduellement pathogènes. Le HCR prévoit que si rien n’était fait, l’on totaliserait un million de réfugiés d’ici juin 2021.  Le mégaprojet que vous évoquez est le projet d’une grande compagnie pétrolière qui cumule un investissement de près de 25 millions de dollars, avec des capitalisations nationale, européenne et américaine. Le kaléidoscope géopolitique de la sous-région est particulier et mérite qu’on s’y attarde comme clé de lecture. Fort d’un sentiment westphalien qui anime les pays de la Communauté de développement d’Afrique Australe (SADC, au nombre 16), le gouvernement mozambicain n’avait requis jusqu’alors aucune aide internationale, arguant la souveraineté du Mozambique jusqu’à l’attaque sanglante qui s’est perpétrée le 23 mars 2021 sur la ville côtière de Palma, à 10 kilomètres seulement du projet gazier. Cette attaque, d’abord minimisée au regard de son désastre social et économique, interpelle la communauté internationale et un changement stratégique du président mozambicain Filipe Nyusi. Le conflit in fine, malgré les regards à géométrie variable qui s’y dirigent, est parti d’un contexte de pauvreté et d’ostracisme, au profit de l’émergence d’une nouvelle politique libérale dans la province, faisant suite à l’élection de celle-ci comme nouvel eldorado. Seules les forces de sécurité mozambicaines occupaient la province. À l’état actuel, mettre en action les forces de défense arriverait à symétriser ces forces par rapport aux insurgés, la menace étant toujours considérée comme d’origine interne. La nouvelle donne stratégique oblige à considérer davantage la virulence des groupuscules. À partir de ce moment, c’est d’une stratégie globale dont il est question. Elle requiert une véritable autonomie stratégique et devrait aller beaucoup plus loin que des procédés militaires, en ce sens que les opérations devraient être chapeautées par des solutions politiques pertinentes et pérennes. 


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Que peut la SADC dans la gestion de cette crise ?


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