Activisme, ou myopie ?

L’actualité nationale récente est riche d’évènements nombreux et variés en particulier dans la sphère politique. Des évènements, des déclarations, des soubresauts, dignes d’intérêt sans aucun doute, et toujours truffés d’enseignements pour ceux qui les observent avec un peu de distance, sous le prisme de l’analyse. 


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Le combat épistolaire de deux groupes de femmes la semaine dernière, qui s’auto-définissent comme leaders, a ainsi retenu toute notre attention. Le premier, composé d’une vingtaine de femmes politiques et d’activistes de la société civile, a adressé une lettre ouverte au directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et une correspondance au Conseil de sécurité des Nations unies. Une initiative aussi rare qu’étonnante, dans le contexte camerounais où l’on recourt peu à ce type de démarche : demander un arbitrage extérieur pour des problèmes internes. 


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Ce premier regroupement, dans une tonalité très offensive, dénonçait pêle-mêle les morts du Covid-19 faute de tests et d’oxygène, la guerre, les déplacés, l’extrême pauvreté, la pénurie de services, la présomption de détournement des prêts Covid-19 pour achat d’armes, et le vol desdits fonds. La responsable de l’institution de Bretton Woods était sommée de ne pas consentir de nouveaux prêts au Cameroun avant que les coupables de ces vols ne soient identifiés et punis selon les lois. Au même moment, le Conseil de sécurité de l’ONU était prié d’inscrire le cas Cameroun dans l’agenda de sa session, et d’être plus regardant sur le respect des droits humains dans le pays. 


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Le second groupe de femmes quant à lui avait réuni les signatures de femmes entrepreneures, d’universitaires et de responsables d’associations d’élues, de « bayam-sellam », et de jeunes. Dans une démarche plus sobre, il s’insurge contre une « démarche activiste, irresponsable et anti-patriotique. » En déclarant fermement qu’en ce qui concerne les affaires d’Etat, le gouvernement camerounais est « l’unique interlocuteur des institutions internationales et des partenaires au développement. » Pour l’anecdote, une signataire du premier groupe a déclaré avoir été abusée, dans la mesure où les lettres n’avaient pas été présentées au moment du recueil de sa signature. Ce qui pose un problème de crédibilité de toute la procédure. Y a-t-il eu une duperie au moment d’enrôler certaines signataires ? 


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Ce duel féminin feutré et à distance illustre bien le pluralisme des opinions qui parcourt la société, mais aussi, au fond, la vitalité de notre démocratie, où les voix les plus critiques s’expriment, sans aucune mesure de sanction ni de rétorsion de la part des pouvoirs publics. La parole des femmes ou des groupes de femmes est donc légitime. Même si elles ne représentent pas la majorité des femmes, elles portent la voix de leurs associations ou de leurs partis politiques. C’est pourquoi nous ne leur ferons pas de mauvais procès sur la représentativité mais sur l’analyse qu’elles font de la situation interne et sur le choix de leurs interlocuteurs, le Fonds monétaire international, et le Conseil de sécurité des Nations unies.


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En effet, l’analyse de la situation nous paraît biaisée. S’il existe un faisceau d’indices sur la possibilité de détournements de fonds Covid, il n’échappe à personne que la justice s’est saisie de l’affaire, que des auditions de membres du gouvernement se suivent, et que le verdict sera rendu selon le temps judiciaire, et non pas selon le temps médiatico-politique. Dès lors, n’est-il pas plus pertinent et plus efficace d’interpeller la justice camerounaise, plutôt que le FMI ? Dans un contexte où ces procédures judiciaires sont bel et bien engagées, cette délation devant le FMI n’est rien moins qu’un procès d’intention contre le gouvernement. Bien plus, tout observateur de bonne foi sait que le régime de Yaoundé a déjà fait montre de volonté politique dans le domaine de la lutte contre la corruption et les détournements de fonds publics. Paul Biya, qui s’est présenté en 1982 devant ses compatriotes, comme le chantre de la rigueur et de la moralisation, a toujours fait sienne cette pensée de Sophocle : « Un Etat où sont impunies l’insolence et la liberté de tout faire finit par sombrer dans l’abîme. »


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Plus qu’aucun autre pays africain, le Cameroun mériterait au moins un préjugé favorable à cet égard. Des anciens Premiers ministres, des anciens secrétaires généraux de la présidence, des anciens ministres et directeurs généraux purgent de lourdes peines de prison pour ce même motif. N’est-ce pas curieux, pour des femmes à l’esprit aussi alerte, de soupçonner déjà le pouvoir de vouloir faire triompher l’impunité ? Que dire alors de l’état des lieux qu’elles font de la situation dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ! Il ressemble comme deux gouttes d’eau aux injonctions qu’on entend les ONG occidentales proférer à longueur de journée au gouvernement : « Cessez-le-feu », respect des droits de l’Homme, libération des prisonniers, arrêt des arrestations illégales, etc. Rien d’étonnant en cela, puisque les signataires sont pour certaines, des représentantes de ces ONG… 


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En conséquence, rien n’est dit sur les exactions des sécessionnistes et des groupes armés, rien sur le jugement et la condamnation de certains éléments des forces de maintien de l’ordre pour leurs abus sur les populations. De même, pas un mot sur le plan de reconstruction des zones de conflit, sur l’institution de désengagement, de désarmement et de réinsertion des combattants, à l’œuvre dans le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et l’Extrême-Nord, et que les chefs d’Etat de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT) viennent de décider de prendre en exemple, à répliquer dans toute la région. Au total, les solutions proposées ici, soit sont déjà implémentées, soit torpillées par les sécessionnistes, les entrepreneurs de la guerre, et une nébuleuse interne, soutenue par des forces occultes, vouée à nourrir l’instabilité, les embrassements, les fièvres, sous le moindre prétexte. 


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C’est pourquoi le choix des destinataires de ces lettres, le FMI et le Conseil de sécurité des Nations unies, pour incongru qu’il puisse paraître, semble s’inscrire dans une certaine logique : suggérer aux Camerounais que nous allons vers le règne du pire. Ce qui est faux. Somme toute, il était plus naturel que ces correspondances soient destinées à nos propres institutions, qui ont le devoir d’être à l’écoute du peuple du Cameroun, pour qui elles travaillent. En les adressant au « monde », les femmes leaders prennent un risque important : celui de suggérer d’une certaine manière la mise sous tutelle de notre pays, qui a gagné de haute lutte sa souveraineté internationale, au prix du sang de nombreux patriotes. Elles s’inscrivent également contre l’un des plus grands principes de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : le droit des peuples à l’autodétermination. Elles perdent en outre de vue que pour les nations les plus puissantes, en rivalité permanente, le multilatéralisme est un frein à leur volonté d’expansion. L’Afrique est le nouveau champ de bataille de ces puissances et les ONG dont elles inondent le continent constituent un instrument de pression ou d’influence sur les pays fragiles ou fragilisés.


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En vérité, il serait regrettable que les franges les plus éclairées de notre population, bien que saisissant tous les enjeux du monde contemporain, décident de faire le jeu de ceux qui favorisent le chaos en Afrique. Pour mieux l’exploiter. 


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Non Mesdames, vous nous égarez dans une direction absurde ! Même le FMI, noble institution de référence, ne cessera pas de sitôt de promouvoir la politique libérale et les prêts aux Etats, qui fructifient les placements des membres. Le libéralisme économique reste l’un des piliers de la civilisation moderne, et c’est bien sa pratique sans nuances qui a mis l’Afrique à genoux dans les années 90, avec les plans d’ajustement structurel. L’objectif pour le Cameroun (et l’Afrique), c’est de sortir un jour de ce cycle d’endettement, pour amorcer son véritable décollage économique, en s’appuyant sur sa population, son éducation et sa santé, sa conscientisation. Mais aussi sur l’innovation, la recherche, l’industrialisation, les infrastructures, les PME. 


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