Pr Saïbou Issa :« Il faut plus de volonté politique des Etats africains »

Le directeur de l’Ecole normale supérieure de Maroua.

L’Union africaine est toujours critiquée pour la mollesse de sa réponse aux crises africaines. Comment rendre cette organisation plus dynamique et proactive pour mieux adresser les problèmes africains ? Les crises africaines sont complexes. Elles se renouvellent d’abord sur le terreau des programmes de sortie de crise aux résultats mitigés. Des milliers de combattants et autres soldats de circonstance errent, déflatés des guerres qui ont laissé des braises encore actives sur lesquelles des entrepreneurs du désordre n’ont qu’à souffler pour renouveler les conflictualités. Ces guerres et d’autres conflictualités qui s’enchainent depuis une trentaine d’années, ont libéré dans la nature divers intrants conflictogènes, notamment les armes dont la dissémination profite de la porosité des frontières. Ensuite, sans en avoir fini avec les crises induites par des processus de démocratisation parfois belliqueux et belligènes, le continent est frappé de plein fouet par le terrorisme. AQMI, EI, Boko Haram et bien d’autres opérateurs de la terreur lacèrent l’Afrique de leurs idéologies extrémistes, ralentissent considérablement les efforts de paix et de progrès social, minent la cohésion sociale, instrumentalisent les vulnérabilités des jeunes pour les engager sur des chemins sans issue. Cette évocation rapide donne une idée sommaire de ce à quoi les Etats et les organisations régionales du continent sont confrontés. En son temps, le secrétaire général des Nations unies, Boutros- Boutros Ghali, avait prôné l’implication accrue des organisations régionales dans la stabilisation de leurs zones respectives. L’UA s’est dotée d’une Commission de paix et de sécurité. Elle a mis en place le Panel des sages. Elle a entrepris d’opérationnaliser la force en attente. Elle a usé de la diplomatie préventive avec parfois des succès. Mais, il faut reconnaître que certains conflits en Afrique ne sont pas seulement des conflits africains. D’où l’internationalisation de leur gestion. En outre, sous l’égide de l’UA ou sa facilitation, les Communautés économiques régionales s’investissent dans le maintien de la paix et de la sécurité (CEDEAO, CEEAC, SADC…). L’UA peut certes faire mieux, mais il faut déjà prendre acte des avancées et appeler à davantage de volonté politique des Etats et à l’implication des partenaires pour le financement des opérations et des structures particulièrement demandeuses de fonds. L’année 2016 comme les précédentes a été marquée par le ralentissement de la croissance économique de la plupart des économies de l’Afrique subsaharienne, du fait notamment de la chute des cours du pétrole et des autres matières premières. Sous quel signe envisagez-vous 2017 au plan économique ? Il y a des aspects de notre courbe de développement qui ne dépendent pas toujours de notre production intérieure. L’environnement international a toujours été déterminant, en l’occurrence pour des pays dépendant des recettes d’exportation basées sur le secteur primaire. Le Cameroun a moins ressenti les effets de la baisse des cours du pétrole du fait de la diversification de son économie, mais 2016 n’en a pas été moins délicat au regard du manque à gagner dans les recettes douanières perturbées par la fermeture de la frontière avec le Nigeria. La reprise de la circulation des marchandises sur certains couloirs de cette frontière en cours de stabilisation aura un effet bénéfique sur les recettes publiques. On peut également envisager une amélioration des cours du pétrole avec l’éviction de Daech de ses sanctuaires syroirakiens. La reconstruction des zones dévastées, les concertations en cours entre producteurs et les risques d’effondrement social dans certains pays producteurs sont quelques-uns des facteurs directs et indirects d’une potentielle révision des cours, à des fins de développement et de stabilité. Autrement, la précarité observée dans certains pays du fait de la baisse drastique des revenus pétroliers pourrait faire le lit de nouvelles instabilités. 2016 a enregistré les premières demandes de retrait de certains pays africains de la CPI (Burundi, Afrique du Sud et Gambie) en invoquant l’argument d’une justice de « Blancs » ne visant que des Africains. Pensez-vous que ce mouvement peut s’étendre aux autres pays africains par l’effet domino au cours de 2017? La CPI est somme toute héritière d’une longue histoire de globalisation de la pénalisation de certains actes commis à l’encontre des humains. Crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocides ont été érigés en crimes contre l’espèce humaine et donc passibles de poursuites par la communauté internationale. Depuis Nuremberg, le monde a traversé des périodes rudes et enregistré des agissements d’individus qui ont posé des actes inhumains et dégradants, perpétré des massacres, violé ou laissé violer, tué des personnes pour leur identité, etc. C’est répréhensible et cela doit être réprimé partout, indépendamment de la localisation de la juridiction. Pour des raisons que l’on peut analyser à charge ou à décharge de la CPI, la plupart de ceux qui sont passés devant la barre sont des Africains. Pourtant, les faits passibles de poursuites sont planétaires. Il y a là du grain à moudre pour les adversaires d’une justice perçue comme un instrument néocolonial. Le fait que certaines grandes puissances n’adhèrent pas au traité instituant la CPI ou ne l’aient pas ratifié, ouvre tout de même la porte à des attitudes de défiance de la part de ceux qui, en Afrique notamment, y voient un indicateur d’inégalité devant la justice internationale. Le procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré devant les Chambres criminelles africaines de Dakar tend à suggérer que l’Afrique peut offrir un cadre et des compétences pour traiter de ces questions-là sur le continent. Il y a un élément de dignité à considérer et une levure d’autonomisation qui travaille l’espace public africain. Maintenant, les rythmes et la tonalité peuvent varier d’un gouvernement à un autre, au gré aussi des attitudes que la CPI aura envers d’autres justiciables issus d’autres continents.

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