« Les lignes peuvent bouger »

Dr. Patrice Ongono, économiste.

24 résolutions portant globalement sur la relance économique post-Covid-19 des économies de la sous-région ont été prises au terme du sommet extraordinaire des chefs d'Etat de la CEMAC. Avez-vous l'impression que les lignes vont bouger ? 
Disons plutôt que les lignes peuvent bouger parce que, comme vous le savez, l’économie n’est pas une science exacte, et l’efficacité des mesures prises, même lorsqu’elles sont opportunes, peut être mise à mal par des facteurs à la fois sociaux, économiques, politiques et environnementaux qu’on ne peut pas toujours prévoir et anticiper. Rappelons aussi que pour juger de l’efficacité d’une mesure de politique économique, il ne faut pas perdre de vue l’objectif qui lui est assigné. Dans le cas d’espèce, l’objectif recherché est de renforcer la résilience des économies de la sous-région face à la pandémie du Covid-19, et accélérer leur transformation structurelle en vue d’une croissance soutenue, durable, inclusive et créatrice d’emplois. C’est ce double objectif qui était déjà au cœur de l’adoption d’un Programme des réformes économiques et financières de la CEMAC (PREF-CEMAC) adopté en juillet 2016 à Malabo en réponse au triple choc pétrolier, sécuritaire et humanitaire que la CEMAC traversait depuis 2014. Comme dans le PREF-CEMAC, nous pensons que les résolutions prises pourront permettre de stabiliser le cadre macroéconomique à court et à moyen terme, par une réduction du déficit des finances publiques et de la balance des transactions courantes, et un desserrement de la contrainte extérieur, grâce à la conclusion de nouveaux programmes avec le Fonds monétaire international (FMI) et une nouvelle allocation générale des Droits de tirage spéciaux (DTS). 
L'une des résolutions prises par les chefs d'Etat porte sur la nécessité pour les pays de finaliser et conclure des programmes de seconde génération avec le FMI. Quel peut en être l'impact pour les économies de la sous-région ? 
En ces temps de raréfaction des ressources à cause de la pandémie du Covid-19, les programmes de seconde génération ont l’avantage qu’ils soutiennent les réformes qui vise à rétablir la stabilité macroéconomique tout en favorisant une croissance vigoureuse et durable et la réduction de la pauvreté. Ayant finalisé son premier programme financier au titre de la Facilité Elargie de Crédit (FEC), le Conseil d’administration du FMI a approuvé le 29 juillet 2021 un accord de 689,5 millions de dollars au titre de la facilité élargie de crédit et du mécanisme élargi de crédit (MEDC) en faveur du Cameroun pour accompagner le programme de réformes économiques et financières du pays. Ces programmes peuvent avoir un impact positif et significatif sur l’économie nationale et même, à condition qu’ils soient mis en œuvre de manière satisfaisante et que les objectifs qu’ils poursuivent soient atteints. Les programmes de seconde génération devraient permettre de : renforcer la transparence dans la gestion des fonds publics ; d’atténuer plus efficacement les conséquences sanitaires, économiques et sociales de la pandémie de Covid-19 ; d’accélérer les réformes dans la gestion des finances publiques pour une meilleure mobilisation des ressources internes, notamment des recettes fiscales, une meilleure gestion de la dette publique, et une plus grande efficience de l’investissement public. Ces programmes pourraient également permettre d’accompagner les réformes structurelles pour une diversification économique tirée par le secteur privé et un secteur financier plus résistant aux chocs.
La Commission de la CEMAC et la BEAC ont à nouveau reçu le quitus des chefs d'Etat pour poursuivre la réflexion sur les nouvelles conditions de la coopération monétaire avec la France. Qu'est-ce qui peut expliquer le « statut quo » sur ce sujet en particulier ?
Parler de statu quo serait peut-être excessif dans la mesure où on ne sait pas ce qui est en train d’être fait. Vous savez qu’en matière de gestion de la monnaie, la communication doit être suffisamment maitrisée pour éviter de provoquer des comportements qui pourraient affecter la stabilité financière dans la zone. Je crois qu’un mandat avait été donné à la BEAC pour entamer des réflexions sur les réformes qui pourraient être proposées aux chefs d’Etat en temps opportun. Dans tous les cas, la réforme est inévitable et elle ne saurait être bloquée compte tenu de l’Agenda de l’Union Africaine auxquels les pays de la CEMAC ont souscrit, et qui prévoit la création d’une monnaie unique africaine.
Le président Paul Biya, président en exercice de la CEMAC a rappelé l'impératif de solidarité entre les Etats membres. Comment rendre cette solidarité effective ? 
La solidarité entre les Etats de la CEMAC est un impératif qui s’impose à tous. Cette solidarité est au cœur des grands projets phares de l’Agenda 2063 de l’Union africaine que j’ai signalé plus haut, à travers notamment : la création d’une Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) ; le passeport africain et la libre circulation des personnes ; la création d’un marché unique africain. Cette solidarité à l’échelle régionale exige qu’elle soit d’abord réalisée à l’échelle des sous-régions et l’Afrique centrale ne saurait rester indéfiniment en retrait. De plus, tenant compte de ce que les Communautés économiques régionales de l’Afrique centrale doivent toutes fusionner au sein de la CEEAC, une pression plus forte sera mise sur les Etats qui ne prêchent pas par l’exemple et qui risquent de se retrouver de plus en plus isolés au sein d’une communauté plus vaste avec des pays ayant un poids économique plus important comme l’Angola et la République démocratique du Congo. Les petits pays (en termes de population et de PIB) devraient comprendre que c’est à eux que la solidarité profite le plus puisque, compte tenu de la faiblesse de leurs populations, s’ils restent isolés, leurs producteurs ne pourront pas avoir accès au vaste marché de la CEEAC et ne pourront pas bénéficier des économies d’échelle.
 

Reactions

Comments

    List is empty.

Lead a Comment

Same category