« La situation doit rester sous haute surveillance »

Luc Magloire Mbarga Atangana, ministre du Commerce.

Monsieur le ministre, malgré les efforts du gouvernement, des voix montent à nouveau pour dénoncer le niveau de prix des produits sur le marché. Comment réagissez-vous à ces nouvelles complaintes ?
La pandémie du Covid-19 s’est aussi traduite par une dérégulation sans précédent des chaînes d’approvisionnement des marchés internationaux, dérégulation caractérisée notamment par une disponibilité moindre des produits, synonyme de renchérissement des prix, aggravée par une explosion des coûts de facteurs, au premier rang desquels, les taux du fret maritime, l’un des postes les plus importants dans la détermination du prix final d’un produit. A titre d’exemple, entre janvier et juin 2021, les prix du clinker, du fer à béton et du gypse ont fait un bond respectif de 100 %, 95,54 % et 60 % par rapport à la même période en 2020, tandis que ceux du blé, du soja et du maïs se sont accrus de 31,6 %, 73 % et 98,4 % et le coût du fret maritime a été multiplié par trois. La question que vous posez trouve là son explication, même si, il faut bien l’admettre, le Cameroun apparaît comme l’un des rares pays ayant jusqu’ici le mieux tiré son épingle du jeu, grâce à la batterie de mesures d’ajustement et d’accompagnement instruites par le chef de l’Etat et l’adhésion globale des opérateurs économiques à la politique de concertation et de dialogue secteur public/secteur privé mise en œuvre par le gouvernement. Si, jusqu’à date, notre pays a réussi à contenir le niveau de l’inflation des prix à seulement 2 % en glissement annuel, soit un point en-deçà du critère de conver- gence de la CEMAC qui, en la ma- tière, est de 3 %, il n’en va pas de même de beaucoup d’autres nations dans le monde. Beaucoup a donc été fait par notre pays. Mais, beaucoup reste encore à faire et la situation doit rester sous haute surveillance, tant la conjoncture est évolutive et déconcertante, qui bouscule tous les codes.

On devrait donc s’attendre à une hausse des prix de certains produits dans les prochains jours ?
D’autres ajustements de prix ne sont par conséquent pas à exclure dans le futur, notamment dans le secteur des matériaux de construction, secteur dont la dernière homologation des prix remonte de dix ans en arrière au moins, dans un contexte diamétralement différent. Mais, conformément aux très hautes instructions du chef de l’Etat, tout sera entrepris par le gouvernement et nos partenaires du secteur privé pour limiter au strict minimum ces éventuels ajustements et préserver notre marché de tout risque de pénurie, en particulier des produits alimentaires. Vous le voyez, il s’agit d’un choc violent et brutal qui nous est imposé de l’extérieur et dont nous travaillons, dur comme fer, de jour comme de nuit, pour en limiter les affres et épargner, du mieux possible, nos populations, vaille que vaille, coûte que coûte.

L’Institut national de la Statistique, dans son rapport sur le niveau des prix au Cameroun au premier semestre 2021, justifie aussi cet état de chose par la spéculation pratiquée par les commerçants-distributeurs, entre autres. Comment contenir cette tendance à la surenchère ?
Je voudrais, pour ma part, m’abstenir de toute polémique en me laissant entraîner sur ce terrain glissant et non productif de la recherche à tout prix du bouc émissaire. La situation, me semble-t-il, est suffisamment grave et appelle plutôt à l’union sacrée, à la convergence des esprits et à la synergie des ef- forts et des sacrifices, indépendamment des chapelles politiques ou des écoles de pensée. Ça n’est pas le moment. Le gouvernement, je l’ai dit, y prend sa juste part en renonçant notamment à d’importantes recettes budgétaires, par le biais de diverses mesures d’allègement ou de suspension des droits et taxes de douane à l’importation des biens et produits comme le riz, le blé, les matériaux de construction et tous autres produits sensibles. Chaque maillon de la chaîne de valeur, y compris les consommateurs, doit s’y astreindre, chacun en ce qui le concerne, et dans le positionnement qui est le sien. C’est en nous mettant ensemble, en conjuguant nos efforts et en regardant tous dans la même direction que nous allons surmonter cette mauvaise passe. Nous en avons pris le chemin, qui place le Cameroun aujourd’hui parmi les pays les plus résilients face à la crise. Il reste que, s’agissant précisément de votre question, le gouvernement sera intransigeant et sans concession vis-à-vis de ceux des opérateurs, heureusement marginaux, qui pensent qu’ils peuvent continuer d’évoluer impunément en dehors du cadre légal en s’adonnant, sans le moindre scrupule, au jeu macabre de la spéculation et de la surenchère, passant par pertes et profits les difficultés des populations.

Le 2 septembre dernier vous avez envoyé une lettre à la Directrice générale de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) avec pour objet « Dérégulation sans précédent des échanges commerciaux internationaux ». Vous étiez disposé à faire des propositions à cette instance. Quelles sont- elles ?
Permettez, afin d’éviter de donner le sentiment que ma correspondance à la Directrice générale de l’Organisation mondiale du Commerce était destinée à culpabiliser cette Organisation ou à en faire le bouc émissaire idéal, que je réserve la primeur de mes réflexions, suggestions et propositions à cette instance prestigieuse. Je persiste à penser qu’au regard des risques majeurs de déflagration sociale généralisée qui pourraient découler de la situation actuelle de dysfonctionnement aggravé des chaînes d’approvisionnement des marchés internationaux, et face au cataclysme planétaire qui semble se dessiner, il est de la responsabilité de l’OMC et d’autres instances internationales de régulation économique et financière de taper du poing sur la table et de battre le rappel des troupes. Il n’est pas normal en effet que pendant que certains pays souffrent du sous-approvisionnement en produits de première nécessité et du renchérissement des prix desdits produits, d’autres Etats se livrent, soit à la constitution des stocks surdimensionnés, soit à des pratiques malsaines relevant ni plus ni moins de l’époque révolue du malthusianisme, à l’instar de l’instauration des quotas à l’exportation de certains produits essentiels à l’alimentation des populations ou de la mise en place de taxes abusives à l’exportation, dont la conséquence immédiate est la strangulation des économies les plus faibles et de leurs populations, toutes choses qu’on pourrait assimiler à la mise en danger de la vie d’autrui. Nous avons, les premiers, pris nos responsabilités en interpellant l’Organisation mondiale du Commerce à cet effet .

Reactions

Comments

    List is empty.

Lead a Comment

Same category