Télévision : lumière sur la pensée africaine

Marie-Roger Biloa, journaliste, patronne de médias, entre autres casquettes, est à l’affiche d’une émission conviant la réflexion autour du développement du continent.

La pensée africaine, puits de sagesse, Marie-Roger Biloa veut la ressusciter. Avec des « penseurs » comme, entre autres, le Camerounais Achille Mbembe et le Sénégalais Felwine Sarr, créateurs des Ateliers de la Pensée de Dakar, la journaliste, promotrice des magazines à succès Africa International et Ici les gens du Cameroun, et panafricaniste engagée, se lance dans la relance de la réflexion. Le programme intitulé : « Y a-t-il encore une pensée africaine ? », diffusée ce soir à 21h30 sur la Crtv et déjà disponible sur YouTube, questionne le rôle qu’une vision purement africaine, basée sur la culture et l’essence même des pionniers de ladite pensée, peut jouer dans le développement du continent, et pourquoi pas de la planète entière ? Elle en est convaincue, l’Afrique a ses cartes à placer, mais il faudrait qu’elle se détache de ces concepts étrangers, éloignés de sa vitalité. 
Tout en rappelant la place importante de la diaspora dans cette stimulation de la pensée africaine, l’émission de Marie-Roger Biloa rend hommage à des hommes qui ont porté avec foi l’image de l’Afrique, en véhiculant son aura par le biais de la culture, de la politique, de l’économie, ou de tout autre canal. Amobe Mevegue, animateur et journaliste culturel de regrettée mémoire est l’un d’entre eux. « Il était un chaînon entre l’Afrique et le monde », souligne Marie-Roger Biloa en guise de définition de ce féru de culture, qui n’a jamais caché ses convictions, celles d’une Afrique nouvelle, fière et indépendante. C’est dans ce but que cette émission « Africa International » (éponyme de son Groupe de presse). Avec CT, Madame le boss de MRB Productions ou d’« Ici Les Gens du Cameroun », qui a servi le continent avec sa plume tranchante dans de nombreux médias comme « Jeune Afrique », « Le Monde », etc. décortique ce programme d’échanges fructueux et revigorants au sujet de la pensée africaine.

Vous proposez une émission sur la pensée africaine. Pour vous, à quoi renvoie clairement cette notion de pensée africaine ?
Nous sommes partis du constat que les Africains, lorsqu’ils se sont libérés du joug colonial et qu’ils ont acquis une autonomie d’action, bien que relative, avaient des visions. Ils voulaient se réinventer. Toute cette époque a été pensée. Il y avait les pères de l’indépendance qui sont arrivés avec dans leur besace des représentations de l’avenir de la vie collective, de la direction que l’Afrique allait prendre, le tout dans une vision panafricaniste. Les autres Mongo Beti, Senghor, ont imaginé l’Afrique de demain. Puis à un moment donné il y a eu une rupture. Nous sommes rentrés dans des phases de soumission aux diktats extérieurs. Avec des crises dans les années 70-80, on a adopté des postures d’application de directives données par la Banque mondiale, etc., on a accepté la loi du marché sans la questionner. Aujourd’hui on se retrouve avec un système néolibéral qui détruit la planète, et qui est arrivé au bout du chemin. 1% de la population détient 60% des richesses du monde. Face à tout cela, on se demande quelle est la place des Africains dans la réflexion de cet avenir, de ce vivre-ensemble, de ce système de coexistence. Comment l’Afrique peut-elle inspirer le reste du monde ? Cette émission questionne ce qui s’est fait avant, et trace les perspectives de ce qui peut être fait dans l’avenir. 

Comme Les Ateliers de la pensée de Dakar, institués par Achille Mbembe et Felwine Sarr, les champs actuels de réflexion sont-ils capables de créer cet espace de discussion autour de la pensée africaine ?
Ce type d’initiatives est à multiplier, mais plus important encore, il faudrait que ces réflexions puissent nourrir l’action des politiques, de tous les opérateurs et acteurs de la construction de notre société. L’une des exigences fondamentales est que ces réflexions soient plus que des théories, mais une incitation à agir, une base d’actions pour tous ceux qui veulent changer le continent. Que ces discussions servent à transformer le continent. Beaucoup de nouvelles institutions ont été pensées, mais il faut le faire en s’appuyant sur sa propre histoire. C’est du moins ce que propose Felwine Sarr dans cette émission.

En tant que journaliste, patronne de médias, panafricaniste, quelle est votre implication dans la création desdits espaces de réflexion sur la pensée africaine ?
L’émission « Africa International » est un exemple palpable de notre contribution. Nous réunissons tous ceux et celles qui sont susceptibles de nous inspirer. C’est une émission sur l’intellectualité, mais nous essayons d’être un think-tank sur ces questions. Déjà, dans les années 2005, nous avions créé le Club Millénium, qui est un lieu de réflexion, et un point focal important de l’Afrique dans la diaspora. Nous avons invité des penseurs, des hommes d’action, pour échanger et contribuer à bâtir une vision commune. Et c’est ce travail qui se prolonge dans les émissions que nous faisons. Nous avons parlé lors de l’émission précédente, de la Zlecaf, la Zone de libre-échange continentale africaine qui a été promulguée en début d’année. Comment ce nouveau traité peut-il développer les économies africaines, les coopérations entre les pays africains, entre autres ? Nous participons à ces débats sur la pensée africaine d’abord en les organisant, et en mettant en présence des penseurs qui peuvent éclairer le chemin vers l’avenir.

Quelle peut être la place de la culture dans cette mission de transmission de la pensée africaine ?
La culture est essentielle, c’est elle qui conquiert le monde. Je vais partager une fois de plus une réflexion de Felwine Sarr dans l’émission, qui mérite d’être véritablement entendue. Nous sommes dans des contextes postcoloniaux que certains appellent période de déconstruction ou de « décolonialité », ce qui fait que la chose politique prend souvent le devant. Mais la politique n’est rien sans la culture. Et l’exemple que donne Felwin Sarr est celui de Senghor, un président poète qui a beaucoup développé le désir de culture dans son pays. Il a créé de nombreux festivals, un grand village des arts à Dakar, entre autres. Felwine Sarr rappelle qu’il a souvent été reproché à Senghor d’avoir trop mis la culture en avant au détriment de l’économie. Au moment de la transmission, tout s’est écroulé, car il n’y avait pas ce substrat culturel qui lie les gens et qui leur impose des normes éthiques. En somme, Senghor a fait de la culture une ancre de sauvetage pour une société en construction. La culture se résume à notre manière d’aborder la politique, l’économie. Peut-être y a-t-il dans les valeurs africaines une méthode pouvant mettre fin à ce système économique mondial où les minorités s’enrichissent, et fixer d’autres normes économiques.

Dans cette bataille pour le réveil de la pensée africaine, la diaspora semble s’impliquer grandement. Comment apporter la cohésion entre elle et les fils restés sur le continent ?
Une pensée n’est pas détachée de la société. Une pensée nous permet de savoir ce que l’on doit faire. C’est une condition de l’action, car on ne peut pas agir sans savoir où l’on va. Il faut relever le rôle de la diaspora dans la période avant les indépendances et juste après. Celle-ci a énormément contribué à définir la vision africaine. Par exemple, le premier congrès panafricaniste s’est tenu à Londres avec des grands noms de la diaspora, qui avaient des liens plus proches avec l’Afrique, qui avaient leurs propres combats à mener aux Etats-Unis avec la ségrégation, mais qui savaient que leur africanité était liée à leur condition aux Etats-Unis. En 1957, lors de la première indépendance sur le continent, celle du Ghana, de nombreuses figures africaines de la diaspora comme Malcom X, ont fait le déplacement d’Accra, car il y avait encore cette jonction assez claire entre la diaspora et les élites du continent. Évidemment, il y a eu une dissociation plus tard, mais cette période forte a permis à la diaspora de gagner sa légitimité. 

Quelle évolution proposez-vous pour développer la pensée africaine à travers ce secteur que vous connaissez le mieux, à savoir les médias ?
Il y a cette émission mensuelle « Africa International » qui s’attache à traiter des questions de fond, avec une visée panafricaniste. Ensuite, le fait que la CAN ait lieu dans notre pays nous a inspirés un guide de Yaoundé, dans le cadre d’une série sur les villes capitales. Ce projet devrait être prêt au moment de l’arrivée de tous nos invités à cette compétition sportive. J’envisage également des Master Classes dès l’année prochaine au Cameroun, car j’aimerais transmettre un peu de mon expérience journalistique à de jeunes Africains passionnés par le métier, qui souhaiteraient partager au sujet de cette profession qu’ils exercent et qui veulent progresser.
 

Reactions

Comments

    List is empty.

Lead a Comment

Same category