« Sortir la formation professionnelle des brumes de l’indifférence »

Issa Tchiroma Bakary, ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle.

M. le ministre, à l’heure où le Cameroun est résolument tourné vers l’émergence, comment se porte le secteur de la formation des ingénieurs dont le pays a besoin pour sa construction ? 
Le président de la République, Paul Biya, à chacune de ses sorties, fait ressortir trois choses. D’abord son inquiétude grandissante quant au chômage massif des jeunes. Pour la deuxième préoccupation, le chef de l’Etat, après avoir constaté que nous consommons ce que nous ne produisons pas et produisons ce que nous ne consommons pas, a prescrit à son gouvernement la politique de l’import-substitution. Au gouvernement donc de se mobiliser pour la mise en œuvre de ces directives. La troisième chose et la plus récente, c’est l’émergence de notre nation. Le président de la République prescrit que cette nation doit être émergente à l’horizon 2035. C’est-à-dire que le Cameroun doit ressembler à tous ces autres pays à travers le monde, avec des édifices comparables au stade d’Olembe. Qu’il s’agisse donc du chômage des jeunes, de l’import-substitution et de l’émergence, ces trois choses ne sont pas nées du hasard, mais elles sont des constructions. Le chômage massif des jeunes est le résultat de l’inadéquation entre l’offre d’emploi et la demande d’emploi. De manière générale le système productif offre des emplois qu’il ne trouve pas toujours sur le marché du travail et le marché du travail propose une main d’œuvre dont la qualification professionnelle n’intéresse pas le système productif. Il faut donc savoir si ces directives du chef de l’Etat ont des ouvriers nécessaires pour leur mise en œuvre. Il s’agit de savoir si nous avons la main d’œuvre qualifiée pour la construction de la vision du chef de l’Etat. La réponse est non, dans la mesure où les édifices comme le stade d’Olembe ont été construits par des étrangers. Il en est de même pour nos routes, ponts et autres bâtiments. Si on s’arrête à l’organisation de la récente CAN, est-ce des Camerounais qui ont été à la manœuvre ? La réponse est non. Parce que nous n’avons pas les travailleurs qualifiés, quelle que soit la discipline, quel que soit le niveau. S’agissant de l’import-substitution, aujourd’hui nous importons pour plusieurs centaines de milliards de Francs chaque année du blé, du riz, du poisson, du maïs,  du poulet etc. toute chose que nous ne pouvons produire sur place. L’import-substitution veut dire cesser de les importer et tout faire pour les produire sur place.    
Est-ce à dire qu’on ne forme aucun professionnel au Cameroun ?
En tant qu’ingénieur du gouvernement en matière de formation professionnelle, je dis que pour l’instant, nous n’avons pas de structures et infrastructures en mesure de former des Camerounais dans des domaines dont le pays a vraiment besoin. La formation professionnelle existe sur le papier. Elle n’est pas placée sur un piédestal au même titre que les autres ordres d’enseignement. La formation professionnelle aujourd’hui est perçue comme un accessoire, un enjoliveur des autres ordres d’enseignement. 
Mais pourquoi la formation professionnelle est-elle si mal considérée ?
La formation professionnelle est si mal considérée parce que nous avons opéré un mauvais départ lors de l’accession de notre nation à la souveraineté. L’Etat camerounais naissant qui avait besoin de l’implantation de toutes les institutions, avait besoin du tout-venant de l’enseignement général. L’enseignement technique et professionnel n’existait pas. Et cela donnait droit à des postes de prestige, des postes de responsabilité, etc. A cette période, quel parent aurait accepté d’envoyer son enfant vers la formation professionnelle alors que la formation générale, quel que soit le niveau, faisait rêver. Quant à ceux qui étaient exclus de l’enseignement général pour une raison ou une autre, l’Etat a mis en place un réceptacle appelé Section Artisanale Rurale et Section Ménagère qui tenaient lieu des Centres de Formation Professionnelle où un enseignement technique sommaire était dispensé. Pour les parents les SAR/SM qui étaient identifié comme des Centres de Formation Professionnelle, des structures que je qualifierais des pis-aller car c’est parce qu’on a échoué à l’enseignement général qu’on est renvoyé dans ces centres. Aujourd’hui il est donc temps de descendre vers les populations pour vanter les mérites de la formation professionnelle, la valoriser afin de la sortir de l’éteignoir, des brumes de l’indifférence.    
M. le ministre, pour vanter l’enseignement professionnel, il faudrait qu’il ait des faits d’arme. Seulement, à l’observation des initiatives qui se multiplient à travers le pays, on se rend compte, pour le déplorer, que l’offre de formation proposée ne répond pas toujours aux besoins sur le terrain, en termes de qualité notamment. Qu’est-ce qui fait problème ? 
De par ma position, les textes organiques me font obligation d’aller à la rencontre des capitaines d’industrie, ceux pour qui nous formons, afin de les écouter pour recueillir leur désidérata en la matière. Ces derniers disent avoir besoin de mécatroniciens, soudeurs, menuisiers, boulangers, électriciens, carreleurs, plombiers, etc. qui répondent aux normes et exigences internationales.  Il y a donc inadéquation entre ce que nous donnons au marché du travail et ce que le marché du travail nous demande. 
Comment est-ce que le gouvernement s’emploie à changer la situation ?
Le problème ne peut pas être réglé du jour au lendemain, il est tellement immense. De l’indépendance jusqu’à ce jour, nous avons eu environ 300 SAR/SM et elles sont dans une déliquescence, dans une déconstruction indescriptible. C’est aujourd’hui, cette réalité qui s’impose. Dans le cadre de la coopération avec la Corée, nous avons trois centres de formation d’excellence. Nous avons également un Institut de formation des formateurs et de développement des programmes (INFFDP). Nous avons des centres de formation aux métiers (CFM) grâce à la coopération avec la France (sur fonds C2D) et avec l’Autriche. Le gouvernement se prépare à transformer les SAR/SM en CFM. Je vais en croisade pour dire à tous les acteurs que nous sommes à la croisée des chemins. Il est peut-être temps de marquer un temps d’arrêt pour faire l’état des lieux. Est-ce que la formation existante aujourd’hui répond aux besoins du marché ? Est-ce qu’avec ce système nous pouvons obtenir l’émergence ?
Quels sont les secteurs où le besoin en formation professionnelle pointue est le plus pressant au Cameroun ? 
Ces secteurs s’inscrivent dans le domaine de l’exploration et de l’exploitation de toutes les richesses naturelles qui sont les nôtres. Tout récemment, on a annoncé la découverte de 300 terres rares, c’est-à-dire des choses qui à elles seules exploitées sont en mesure de soutenir l’économie nationale pendant longtemps. Il y a peu, le gouvernement et ses partenaires ont signé une convention tripartite pour l’exploitation du fer de Mbalam. Autour, on a parlé de la construction d’un chemin de fer, d’un terminal minéralier, d’une autoroute. Qui va faire ce travail si nous ne formons pas des techniciens aptes à faire marcher ces industries, ces entreprises. Mais il y a également les TIC et l’économie numérique. Un très vaste chantier qui offre des possibilités infinies aux esprits inventifs et créatifs à ceux qui ont une imagination fertile. Il existe tout un ministère en charge de l’économie 4.0 .Aujourd’hui, pour un ingénieur des mines recruté, il faut 300 ouvriers, manœuvres et autres exécutants qualifiés. C’est donc urgent.
Cela veut dire qu’il faut faire vite, le délai fixé par le chef de l’Etat pour l’émergence n’étant plus loin ?
Le système actuel, nous le connaissons. Nous savons ce qu’il a produit l’année dernière, nous déduisons ce qu’il peut produire cette année, après, nous projetons ce qu’il peut donner l’année prochaine et il ne nous donnera pas cette expertise. Donc à mon avis et je le dis avec beaucoup d’humilité, c’est mieux qu’on marque un temps d’arrêt pour un changement de paradigme. Le changement ne doit pas être de degrés mais de nature. Ce qu’il faut faire à mon sens, c’est de faire de la formation technique et professionnel...

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