« Nous avons à faire à une musique sans musiciens »

Jean Maurice Noah ethnomusicologue-écrivain.

Au moment où l’on célèbre la Fête de la musique, quel regard portez-vous sur la musique camerounaise aujourd’hui ? 
Il est clair qu’après plus de 70 ans de dynamisme, la musique camerounaise semble traverser l’air de son vide, caractérisée par le déclin des principales stars et surtout le retour de la tutelle musicale étrangère. Le Cameroun musical est sous mandat musical de l’Afrique de l’Ouest, du Congo et des variétés euro-américaines. La scène musicale camerounaise se fait aujourd’hui sans les musiciens camerounais et sans la musique camerounaise. Il est certes vrai qu’on observe un certain dynamisme chez les jeunes à travers les musiques urbaines, et la déferlante du « mbolé », mais on reste dans une musique fast food, une musique kleenex qu'on consomme et qu’on jette.
Avec la vague des musiques dites urbaines, peut-on même encore parler de musique camerounaise ?
Les musiques urbaines c’est l’arbre qui cache la forêt de l’abandon progressif de la musique camerounaise typique. Les jours des rythmes du terroir sont comptés entre la mort clinique du makossa, du mangambeu, du bend-skin, le makassi, l'assiko, le patengué, le bottle dance, le samali, et l’agonie du bikutsi, il y a lieu d’avoir peur que dans les années à venir, on ne joue, n'écoute et ne danse que des musiques venues d’ailleurs ou alors des musiques d’ailleurs faites par les Camerounais. De toute évidence, les musiques urbaines telles que pratiquées chez nous, expriment la perte de notre identité culturelle.
On observe une créativité certaine chez les jeunes, mais comment sortir de cette tendance à l’uniformisation, qui fait perdre l'identité des divers rythmes ?
Les jeunes font preuve de créativité et de dynamisme mais dans un sens qui frise l'analphabétisme culturel. Ils sont par ailleurs piégés par les machines et la musique assistée par ordinateur essentiellement sans feeling et sans originalité. Les samples, les bits, les tempos, les flots, sont les mêmes, seuls changent les noms des vociférateurs. Le pire, c’est que nous avons à faire à une musique sans musiciens. Pour sortir de cette logique de la demusicalisation, il faut d'abord reconstituer le richissime patrimoine musical national qui a l'avantage d’être culturellement enraciné, afin de réconcilier les nouvelles générations urbanisées avec leurs cultures traditionnelles. C’est ce que l’on pourrait appeler reboisement identitaire. Ensuite créer des conservatoires pour assurer un encadrement technico-culturel aux jeunes qui en général sont naturellement très talentueux. Enfin, assurer une diffusion de masse de la musique camerounaise en respectant les 80% que prescrit la loi dans la programmation des musiques à travers les médias.
Les générations précédentes ne sont-elles pas fautives de n'avoir pas transmis le flambeau ? Ou sont-elles eux aussi des victimes ? 
Les générations précédentes souffrent d’un sentiment d'abandon et de marginalisation. Ces acteurs disparaîssent chaque jour qui passe dans l’aigreur, la révolte et la gueuserie. Du coup, le dialogue inter-génerationnel devient difficile à quelques exceptions près. Les jeunes ne respectent pas les vieux parce qu’ils les trouvent exigean...

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