Interview : « etre à la hauteur de l’œuvre de Nkembe Pesauk »

Ahri Yell, artiste musicienne

Vous proposez un nouveau titre « I Have A Dream » aux mélomanes camerounais. Quelle est l’histoire derrière cette nouvelle chanson ?
Depuis les années 90, l’époque Rrum-Tah, Soyoko a toujours travaillé dans le sens de l’unité, de l’Afrique. C’était la vision de la maison. Tous les artistes passés par ce label, que ce soit Rachel Mimbo, Yolande Ambiana, Rrum-Tah, ou même les chansons de Nkembe Pesauk, c’était toujours dans le sens de rassembler tous les Camerounais et toute l’Afrique. Durant toutes ces années d’absence, nous avons toujours gardé cette vision en tête. Pour mon come-back, je me suis dit que le mieux était de respecter ce code d’unité. C’est ainsi qu’à partir de 2017, mon père et moi avons commencé à travailler sur mes chansons, bien que j’en aie plusieurs qui n’avaient aucun rapport avec cette notion d’unité. En 2020, il m’appelle et me dit qu’il a une surprise pour moi. Il me fait écouter cette chanson qu’il a retrouvée dans une de ces anciennes bandes composées dans les années 80.

La chanson n’avait rien à voir avec les paroles et l’orchestration actuelle. Je lui dis qu’on tient l’hymne de la Coupe d’Afrique des Nations. Je me chargeais des paroles, tandis que mon père retravaillait la mélodie. Il était question de dire bienvenue à toute l’Afrique, et c’est pourquoi nous avons intégré des paroles en langues de différents pays africains. On s’est entendu pour qu’il enregistre la chanson avec toutes les voix. Par la suite, sa santé se dégrade, et je dois poursuivre. Je voulais quelque chose de représentatif de Soyoko avec un peu de ma personnalité et de ma vision propre de la musique. Entre-temps je rencontre le beat-maker Roslin Ikit. Je lui fais part du projet, je lui explique l’orientation définitive que je veux donner à la chanson.
Ce single est sans doute le signe d’un projet musical plus énorme à l’avenir, comme un album. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Effectivement, « I Have A Dream » fait partie d’un projet d’album intitulé “The New Africa”, dont la sortie est prévue courant 2023. Il est composé de quatre chansons : « I Have A Dream », « Malingue » qui signifie « Retour aux sources ». Dans cette chanson je parle des problèmes auxquels nous les Africains sommes confrontés, notamment le phénomène de l’immigration qui illustre la souffrance de ces personnes obligées de se déplacer pour aller ailleurs trouver de meilleurs lendemains. Puis nous avons « The Fake Dance », qui parle de cette hypocrisie ambiante qui fait en sorte qu’on a donné l’illusion à l’Africain qu’il ne peut exister que par la perception des autres. Enfin il y a la quatrième chanson « Moyindo », un hymne pour célébrer l’homme africain. Pourquoi cet album ? J’ai senti qu’il tombait au bon moment. L’artiste lit au travers de l’histoire et il était important pour moi de marquer cette époque que nous vivons actuellement, et pour que cet album serve aux générations futures.
Cela fait plusieurs années que musicalement, votre public n’avait pas vraiment entendu parler de vos projets artistiques. Que devient Ahri Yell sur le plan musical ?
En effet, cela fait longtemps. La dernière fois que le public camerounais a entendu parler de Rrum-Tah dans son ensemble, c’était en 1994 avec l’album « Wakoka ». Par la suite, il a fallu prendre des décisions importantes vue notre évolution. A l’époque, notre père s’engage dans les nouvelles églises, pour lui c’était la reconversion totale. C’était lui le porteur du projet « Rrum-Tah », mais tout a été fait pour l’orienter vers une autre voie, au détriment de toute son œuvre, au détriment de ces artistes dont il avait la responsabilité. C’est ainsi que les choses ont pris une autre tournure et du coup il faut choisir. Moi après mes études en Art du spectacle à l’Université de Yaoundé I, je vais sur Douala où je travaille pour MTN. Ensuite je vais en France où je travaille dans une école de musique où j’apprends le chant et les techniques vocales notamment dans le lyrique. Diplômée de cette école, je m’installe comme animateur culturel indépendant.

Je me mets à travailler avec des associations, des mairies pour mettre en place leurs projets musicaux et culturels. Puis, parallèlement, je donne des concerts privés, je chante dans des mariages, des églises, en tant qu’artiste. Dès 2017, je ressens de plus en plus le besoin de faire quelque chose de plus personnel, de revenir sur la scène avec quelque chose de moi. Je recommence à travailler avec mon père, car je voulais qu’il participe à ce que je fais, car j’étais bien consciente que c’était autour de moi et de ma sœur Laya qu’il a placé la grande partie de ses projets musicaux par le passé. Ça a été l’occasion pour moi de lui faire comprendre qu’il était important qu’il revienne dans la musique tel que les Camerounais l’ont connu. Il est finalement emballé par le projet, mais malheureusement il décède ce fameux jour de juin 2022, et il ne verra pas l’aboutissement de ce projet.
Votre retour s’effectue peu de temps après le décès de Nkembe Pesauk, le fondateur du groupe mythique « Rrum-Tah » et avant tout votre père. Que pouvez-vous nous dire de l’héritage musical et humain qu’il vous a légué ?
Mon père avant son décès, m’a confié la responsabilité de poursuivre son œuvre. Il n’est plus nécessaire de démontrer l’importance que mon père avait pour le Cameroun, mais aussi ce que Rrum-Tah représente pour le Cameroun. Il a toujours travaillé dans ce sens. Dès l’âge de 13 ans, il m’a mis face à mes responsabilités, en me rappelant cette lourde tâche, celle de poursuivre son œuvre, de pérenniser son nom. Nous avons eu une chance extrême au Cameroun d’avoir Nkembe Pesauk, et comme je le dis toujours, mon père fait partie de cette catégorie de personnes qui arrive sur la terre tous les 200 ans, comme une entité venant d’un ailleurs, qui nous laisse un héritage et poursuit sa route.

Vous comprenez cette lourde responsabilité qui me pèse. Mon défi est de pouvoir être à la hauteur, qu’il soit toujours honoré à partir de ses œuvres. C’est pourquoi la chanson qui signe mon retour a un lien direct avec lui et avec ses œuvres. Voilà pourquoi sur la pochette de l’album, il est marqué « Tribute to Nkembe Pesauk and The Rrum-Tah ». Il était important pour moi de renouer avec le public camerounais au travers de quelque chose qui lui rappelle cette époque-là. « I Have A Dream » était le meilleur choix pour témoigner de ce lien. Mon père a laissé des milliers d’œuvres. Tous les jours je réfléchis à comment les ...

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