Spiritualité, mysticisme dans le football: Certains y croient dur comme fer
Entre superstitions et croyances, les équipes locales misent aussi sur l’irrationnel pour gagner.
L’image prête à sourire. Les joueurs du Canon de Yaoundé, portés par des membres du staff technique du club, n’ont pas eu peur de s’offrir en spectacle le 9 mai dernier, à l’occasion de la 18e journée, face à Unisport local pour faire leur entrée sur la pelouse du stade de Bafang. Et tant pis si les images ont fait le tour des réseaux sociaux. « Lorsque le bus du Canon est arrivé, on a constaté qu’il y avait des graines d’arachides et de maïs répandues sur le sol entre le trajet allant de l’entrée du stade au bord du terrain. On ne savait pas si ceux qui avaient répandu ces graines étaient mal intentionnés ou il s’agissait juste de nous intimider. Il a donc été décidé que les dirigeants devaient porter les joueurs pour les empêcher de marcher sur ces graines » explique un membre du staff du Canon. Une décision sage ? Dans tous les cas, les Mekok me Ngonda n’ont pas gagné ce soir-là mais ils n’ont pas non plus perdu face au leader du championnat (0- 0). Il y a quelques saisons, on a vu le coup d’envoi d’un match entre ce même Canon et Bamboutos repoussé parce qu’aucune des deux équipes ne voulait être la première à entrer sur le terrain. La situation est suffisamment cocasse, ou inquiétante c’est selon, pour susciter la réaction du Conseil transitoire du football professionnel hier. Dans un communiqué, l’instance a dénoncé le comportement de Canon, ainsi que d’autres incidents lors des matchs PWD-Unisport, Canon- Aigle du Moungo et Unisport- Aigle du Moungo. Les équipes sont accusées d’avoir eu recours à des itinéraires non règlementaires et d’avoir refusé d’accéder aux vestiaires. Les mis en cause ont écopé d’avertissements et d’amendes. Des pratiques bien ancrées Dans le contexte africain, cette superstition et cette croyance en des forces obscures font partie des réalités culturelles. Le football camerounais n’y échappe pas. Et ça ne date pas d’aujourd’hui. Selon le journaliste Atangana Fouda, ces pratiques existaient déjà dans nos équipes dans les années 60-80. Certains attribuent ainsi la victoire de l’Oryx de Douala, champions d’Afrique des clubs en 1965 à la puissance de son marabout. La légende dit aussi que le même club faisait trembler le pont sur le Wouri lorsqu’il jouait au stade Akwa. Des clubs qui organisent des cérémonies d’incantations dans les cimetières les veilles de match, des oeufs cassés dans les stades, des pincées de sel dans les chaussures ou disséminées par chaque joueur sur l’aire de jeu, des pluies qui tombent avant les matchs (notamment ceux du Canon), les légendes pullulent sur une époque au cours de laquelle le mysticisme et le football faisaient chemin ensemble, sans se cacher. « Pour avoir joué un peu partout à travers le monde, je peux affirmer que pour gagner un match, il n’y a pas que le talent et les stratégies. Il y a aussi le côté sombre », soutient Eric P., ancien footballeur. Un côté sombre visible même dans les championnats « interquartiers» et les tournois de vacances avec les célèbres perce-goals qu’on plaçait dans les filets adverses. « J’ai joué dans des villages où pendant toute une mi-temps, il pleut de votre côté alors que l’autre est sec. Une fois, alors qu’on est à 0-0 à la mi-temps, deux chèvres entrent au stade. Elles courent vers notre camp et vont s’agripper aux filets. Dans la foulée, on encaisse deux buts. J’ai été dans un village avec des professionnels sortis de l’Elite One pour jouer contre des planteurs. On était tellement sûrs de nous. Un vieux est venu à côté de nous avec une bouteille d’eau contenant un stylo à bille et une enveloppe. Il a bu cette eau et a fait un tour autour de nous en la crachant. Quand nous sommes entrés au stade, nous étions comme des sacs de macabo et les villageois nous ont franchement rossés », se souvient l’ancien footballeur. La métaphysique de la victoire Trop rocambolesque pour être vrai? De nombreux acteurs y croient pourtant fermement jusqu’aujourd’hui, même si officiellement tout le monde relègue ces phénomènes irrationnels au rang de folklore local. En public, personne ne mange de ce pain. D’ailleurs, en lieu et place de féticheurs, on a désormais des hommes d’église. Derrière pourtant, c’est une toute autre histoire. Il faut croire que Dieu seul ne suffit pas. On a bien vu à Bamenda, il y a quelques mois, l’équipe locale éviter la porte centrale pour sauter le mur pendant que l’adversaire était forcée à emprunter ladite porte. La victoire des locaux a certainement convaincu les sceptiques de l’efficacité de cette méthode incongrue. Aujourd’hui encore, comme par le passé, les clubs sont réticents à remettre leurs listes même en réunion technique. « Ils ont peur que les adversaires fassent des pratiques sur leurs joueurs avec leurs noms. Du coup, parfois, on fait passer les titulaires pour les remplaçants pour brouiller les pistes. Personnellement, j’ai été sollicité plusieurs fois par les dirigeants du club de mon coeur pour donner les feuilles de match des adversaires», affirme Paul S, journaliste sportif. Il faut croire que l’obsession de la performance et de la concurrence renforce des superstitions déjà bien ancrées. « On va à l’église et on prie mais ça n’empêche qu’on se protège et qu’on mette les chances de notre côté. On reste Africain audelà de tout. Ma mère ne me laisse jamais jouer sans un petit talisman », avoue un joueur d’un club de l’Elite One. Contre l’adversaire, c’e...
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