Chaînes de valeur intégrées, maîtrise technologique et gouvernance des données au service de la SND30.
II — De l’idée à l’usine : maîtrise technologique et gouvernance des données Le principal défi du Cameroun n’est pas le manque d’idées, de talents ou d’initiatives. De nombreux projets, pro totypes et études ont déjà montré que les compétences locales existent et que des solutions adaptées aux réalités nationales peuvent être conçues sur place. Le blocage apparaît plus tard, au moment de passer de l’idée à une industrie qui produit, vend, se développe et dure. Faute de finan cements, d’infrastructures, de débou chés ou d’accompagnement, beaucoup d’initiatives restent à mi-chemin : elles démontrent que la technologie fonc tionne, sans jamais atteindre l’échelle industrielle. Cette fragilité décourage les entrepreneurs et pousse les com pétences les plus qualifiées vers des environnements plus favorables. Le problème n’est donc plus celui de l’in novation, mais celui de l’opérationna lisation et du changement d’échelle. Maîtriser la technologie plutôt que la subir La maîtrise technologique ne signifie pas tout inventer au Cameroun. Elle signifie savoir choisir les technologies utiles, les intégrer dans les usines, les adapter aux besoins locaux, les entretenir, les sécuriser et les faire évoluer. Elle signifie aussi former les équipes en produisant, afin que les machines et les systèmes importés deviennent progressivement des outils maîtrisés et non des sources perma nentes de dépendance. Dans cette perspective, l’Industrie 4.0 constitue un levier de modernisation, sans être ni un point de départ obli gatoire ni une solution uniforme pour toutes les entreprises. Elle regroupe des technologies qui connectent les machines entre elles, équipent les lignes de capteurs, font travailler des robots aux côtés des opérateurs, fa briquent des pièces par impression additive, suivent la logistique en temps réel ou reproduisent numériquement le comportement des équipements. Toutes peuvent améliorer la qualité, la maintenance et le pilotage de la production. Leur pertinence dépend toutefois du niveau de maturité de chaque entreprise, de la fiabilité de l’énergie et de la connectivité, des compétences disponibles, des capa cités d’investissement et de l’existence de besoins industriels clairement iden tifiés. Elles ne sont plus réservées aux seules grandes puissances indus trielles : bien choisies et correctement accompagnées, elles permettent de réduire les pertes, de mieux utiliser l’énergie, d’augmenter la productivité et de raccourcir les délais de produc tion. L’intelligence artificielle ouvre une étape supplémentaire. Appliquée à l’industrie, elle ne sert pas uniquement à automatiser des tâches répétitives : elle détecte des défauts, prévoit les pannes, ajuste les paramètres de fa brication, optimise les stocks et aide à concevoir de nouveaux produits ou procédés. Pour les filières stratégiques du pays, cette évolution ne peut plus être considérée comme lointaine. Produire ne suffit plus : il faut prou ver Industrie 4.0 et intelligence artificielle reposent sur une même ressource : la donnée. Une usine sait ce qu’elle a produit, d’où viennent ses matières, ce qu’ont donné ses contrôles qualité, quand ses machines ont été révisées et ce qu’elle a consommé pour fabri quer. Ces informations constituent désormais une richesse industrielle à part entière. La compétitivité ne repose plus seulement sur la capacité de pro duire, mais aussi sur celle de docu menter et de garantir la production. Une entreprise vend aujourd’hui deux choses indissociables : son produit et la preuve de sa fiabilité. Une telle évolution donne de la valeur nouvelle aux archives industrielles. Les historiques de production, les cer tificats, les rapports de contrôle et les preuves de conformité ne sont plus de simples documents administratifs. Bien organisés, conservés et sécurisés, ils protègent l’entreprise en cas de li tige, rassurent les investisseurs, faci litent les certifications et ouvrent l’ac cès à de nouveaux marchés. Le Ca meroun dispose depuis 2024 d’un ca dre légal sur les archives qui offre une base solide pour organiser la conservation et la protection de l’in formation. L’urgence est désormais de traduire cet acquis dans les entre prises et les filières productives, afin que la donnée industrielle devienne un actif protégé, fiable et reconnu. Un indice et un label pour installer la confiance Deux instruments complémentaires pourraient y contribuer, l’un tourné vers l’entreprise, l’autre vers le mar ché. Le Cameroon Industrial Readiness In dex — indice camerounais de maturité industrielle — prendrait la forme d’un diagnostic. Il apprécierait la capacité d’une entreprise à générer, organiser, conserver, sécuriser et exploiter les données liées à son activité. L’éva luation porterait sur la qualité de l’in formation et sur la manière dont elle est gérée, sur la cybersécurité, sur l’archivage dans la durée et sur l’in teropérabilité des systèmes de pro duction. Conçu comme un instrument d’accompagnement plutôt que comme un mécanisme de classement ou de sanction, il aiderait chaque entreprise à situer son niveau de maturité, à identifier ses acquis et ses fragilités, puis à hiérarchiser les investissements nécessaires à sa progression. Le Smart Manufacturing Trust Label — label de confiance de la production intelligente — interviendrait dans un second temps. Fondé sur un référentiel clairement défini et sur des procédures d’évaluation indépendantes, il rendrait perceptibles les garanties relatives à l’origine, à la qualité, à la traçabilité et à la fiabilité d’un produit ou d’un procédé. Sa reconnaissance progressive par les acheteurs publics, les grandes entreprises et les réseaux de distri bution nationaux et africains pourrait en faire un repère de confiance, sus ceptible de soutenir à terme l’accès aux marchés internationaux. Les deux instruments formeraient une même chaîne de confiance : l’indice permettrait à l’entreprise d’évaluer et d’améliorer ses capacités ; le label donnerait aux marchés les moyens d’en reconnaître les résultats. Accompagner la mise à niveau des entreprises La majorité des PME et des industries camerounaises ne disposent pas en core du niveau technologique, orga nisationnel et informationnel néces saire à une industrialisation à grande échelle. La modernisation ne peut donc reposer sur la seule injonction adressée aux entreprises : elle suppose des mécanismes progressifs de diag nostic, de formation, d’expérimentation, de financement et d’accès aux tech nologies, adaptés aux différents ni veaux de maturité industrielle. Des réseaux spécialisés peuvent y contribuer. C’est le cas de l’Alliance pour l’Industrie 4.0 et la production intelligente en Afrique (AISMA), issue de dynamiques soutenues par l’ONUDI. Elle aide les entreprises africaines à évaluer leur maturité technologique, à déployer des solutions adaptées, à former leurs équipes et à se connecter aux standards et aux dispositifs de certification internationaux. Le Came roun n’est pas seulement bénéficiaire de cet accompagnement : des experts camerounais participent à la construc tion de cette dynamique continentale, notamment sur les questions de mise en œuvre industrielle, de gouvernance des données et de confiance numé rique. Cette présence est stratégique, car les normes et les règles élaborées aujourd’hui détermineront demain l’ac cès aux marchés. Dans le même esprit, la Digital Trans formation Alliance (DTA) a lancé à Yaoundé, en avril 2024, la première édition de l’Industry Maker Academy. Cette structure d’appui à la transfor mation industrielle est également à l’origine d’InnoTechLab. Plus de 150 PME et PMI ont participé à ce pro gramme, articulé autour de l’immersion technologique, du diagnostic industriel, de l’échange d’expériences avec d’au tres pays africains et de la cartographie de l’écosystème industriel. De tels dis positifs montrent qu’au-delà des dis cours, la mise à niveau peut être or ganisée concrètement. Leur continuité et leur passage à l’échelle restent la condition de leur utilité. III — SND30 : préserver l’ambition, réajuster la méthode Améliorer la SND30 ne signifie ni la remettre en cause, ni repartir de zéro. Il s’agit d’appliquer à l’industrialisation la logique défendue dans notre pré cédente réflexion : faire évoluer la stratégie d’une culture de la planifi cation vers une véritable ingénierie nationale de l’exécution. Notre dé marche demeure celle d’experts qui souhaitent contribuer au renforcement d’un instrument majeur du dévelop pement national, dans le respect des choix souverains des autorités com pétentes. À mi-parcours, une conviction s’impose : les ambitions de la SND30 restent pleinement pertinentes, mais le contexte de leur mise en œuvre a profondément évolué. Ruptures tech nologiques, tensions géopolitiques, nouvelles exigences de compétitivité et contraintes budgétaires imposent une ...
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