Le film d’un vendredi noir

Un malheureux concours de circonstances avait provoqué le rassemblement d’une multitude à bord du train 152 de la Camrail, à destination de Douala.

Pour Abdel qui partage sa douleur sur les réseaux sociaux, suite au décès de sa mère dans cette catastrophe ferroviaire, les souvenirs sont vifs. « Le 21 octobre 2016 commence comme une journée tout à fait normale pour ma famille. Ma mère doit rentrer de Yaoundé et arriver à Douala dans la matinée. Mais, ce matin-là, un pont s’effondre entre les deux principales villes du Cameroun. La liaison en bus, que ma mère a privilégiée, est coupée. Elle se retrouve forcée de prendre le train », explique le jeune homme dans son tweet. Ils sont nombreux, les voyageurs qui se rabattent sur ce mode de transport ce jour-là pour rallier la capitale économique. Résultat, c’est un train particulièrement long et aux wagons surchargés qui quitte la gare de Yaoundé aux alentours de 11h. L’impensable survient vers 13h30 à quelques encablures de la gare d’Eséka, environ 200 Km de Yaoundé.
Les principales voies d’accès au site étant inutilisables, les pouvoirs publics compétents organisent les secours comme ils peuvent. Il y a là des équipes de sapeurs-pompiers parties de Douala et Yaoundé. Des militaires, gendarmes, policiers, médecins, infirmiers, secouristes de la Croix-Rouge aussi. De même que des équipes de la Protection civile, des civils et autres riverains mobilisés spontanément, ou par le maire d’Eséka et le préfet du Nyong et Kellé. Des membres du gouvernement dont les ministres des Transports, Edgard Alain Mebe Ngo’o, de la Santé publique, André Mama Fouda et le secrétaire d’Etat à la Défense en charge de la gendarmerie, Jean Baptiste Bokam, descendent sur le site. Un train spécial est affrété pour évacuer les blessés vers les hôpitaux aux plateaux techniques de qualité et transférer les dépouilles mortelles vers les morgues. Les premiers soins sont dispensés à l’hôpital de district d’Eséka et d’autres centres de santé privés de la petite localité. Au terme de plusieurs jours de recherche de survivants et corps de personnes disparues dans les décombres, le décompte final des victimes est arrêté à 76 morts et 599 blessés, de source officielle.
Ecourtant son séjour à l’étranger, le président Paul Biya instruit l’observation d’une journée de deuil national pour le 24 octobre 2016. Dans le train de mesures présidentielles qui vont suivre dès le 25 octobre, une commission d’enquête officielle est mise sur pied. Dans ses travaux, elle entend les différents acteurs de cette folle journée : membres du gouvernement, responsables de Camrail, experts des transports… en vue de la manifestation de la vérité. De plus, la gratuité de la prise en charge des accidentés dans les hôpitaux est décrétée. Des fonds sont également mis à la disposition des familles pour l’organisation des obsèques de leurs défunts.

 

Me Michel Voukeng: « Le geste du chef de l’Etat réconforte les blessés »

Avocat de victimes du déraillement d’Eséka.

Combien de plaignants défendez-vous ?
D’abord, je fais partie du collectif Fru-Voukeng-Tougoua. Actuellement, nous avons à peu près 152 blessés, 15 familles de victimes et 2 familles de disparus. Nous réclamons l’indemnisation des victimes, pour les familles des victimes et des blessés. Et nous attendons une réparation intégrale des préjudices qui ont été subis. Nous nous appuyons sur des résultats réalisés par des traumatologues, médecins diplômés de médecine légale et assermentés qui examinent les victimes que nous leur envoyons et dressent un rapport d’expertise comprenant les divers préjudices subis. Et dès que nous avons ces rapports, nous les envoyons chez les actuaires. Ils font des calculs, nous les remettent et nous faisons des copies pour la procédure judiciaire et nous remettons une copie à Camrail, s’il lui venait de payer avant le procès.
A quel niveau de la procédure êtes-vous ?
Nous avons actuellement déjà mis à jour à peu près 62 dossiers concernant six familles de victimes et 56 blessés. Le montant sorti des calculs faits par les actuaires et les rapports des médecins avoisine 4 milliards F à verser par Camrail. Nous travaillons encore sur le reste des dossiers, à peu près une centaine et nous sommes tenus par le temps parce que la période de prescription est d’un an. Et le silence des pouvoirs publics sur la question pendant l’enquête a fait croire à Camrail que l’Etat peut les aider à faire traîner les choses. Nous avons déposé des plaintes devant plusieurs tribunaux ici et à l’étranger. La dernière date d’une dizaine de jours. Elle est pendante devant le tribunal de première instance de Douala-Bonanjo. Cette plainte est faite pour mettre fin au deuil et à la détresse des familles des disparus. De plus, il manquait l’élément essentiel qui est le rapport d’enquête. Nous allons l’ajouter au dossier. Maintenant, la plus haute autorité de l’Etat a parlé et elle a demandé à toutes les justices du monde de se saisir de l’affaire.
Qu’est-ce que les dernières prescriptions du chef de l’Etat vont changer dans votre procédure?
C’est un geste de réconfort à l’endroit des blessés qui ont pu se sentir frustrés notamment et culpabilisés d’avoir survécu à la catastrophe. Puisque l’aide d’urgence avait été donnée uniquement aux familles des morts. C’est un geste qui permet aux blessés de nous laisser travailler leurs dossiers avec raffinement, d’attendre qu’on les défende convenablement et de ne pas nous harceler à aller prendre ce qui n’est pas à prendre. On l’a vu avec certains avocats et collectifs d’avocats qui sont déjà passés à la caisse pour des avances qui n’ont rien à voir avec les indemnisations. De plus, le geste du chef de l’Etat, rien que par sa publication, est un message à l’ensemble de l’infrastructure administrative. Ça libère les énergies parce que tant que le rapport n’était pas publié, il y avait comme une chape de plomb sur le sujet. C’est un pas très important pour les victimes dans leur quête de la justice.
Propos recueillis par Rita DIBA

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