Dr Alain Roger Edou Mvelle: «Les compromis étaient imposés et non négociés»

Politologue

 

L’Accord du 31 décembre dernier tarde à être appliqué, le Conseil national de transition tarde à voir le jour et la nomination de Bruno Tshibala, au poste de  Premier ministre, ne fait non plus l’unanimité. Comment comprendre ces différents blocages?


Ces blocages traduisent simplement la difficulté  de mettre en œuvre un accord politique conclu dans un contexte de forte animosité entre les acteurs. Les compromis concédés par le pouvoir actuel étaient imposés et non négociés. Il s’en suit que les perdants d’hier tentent de reprendre la main en exposant les contradictions des parties adverses présentées comme obstacles à la mise en œuvre de l’accord. Nous pourrions ajouter les dissensions au sein de l’opposition. Le partage des positions de pouvoir entre les différentes factions est complexifié par la disparition du leader charismatique Etienne Tshisekedi, le rééquilibrage des forces politiques au sein des partis du Rassemblement, les ambitions personnelles difficilement compatibles et les défections de quelques leaders. Je crois enfin que le contexte de crise politique dans le pays et l’insécurité galopante n’ont pas permis une application sereine de ce compromis forcé.


Les inscriptions sur les listes électorales ont démarré et le projet de budget pour les élections soumis au Parlement. Est-ce à dire que les élections générales pourront se tenir en fin d’année comme stipule l’Accord de la Saint-Sylvestre ?


Je crois que rien à ce stade ne permet d’être péremptoire sur cette hypothèse. Premièrement, tout dépendra du calendrier invisible du président sortant. Le début des inscriptions, convenons-en, est marqué par la situation sécuritaire qui risque d’en faire un processus incomplet. Des provinces essentielles de la géographie électorale, à l’instar du Kasaï central, sont en proie à la violence. En conséquence, les inscriptions pourront prendre plus de temps que prévu. Deuxièmement, le budget projeté semble inconsistant pour l’organisation des élections générales en même temps que le financement des autres programmes et projets gouvernementaux. Une telle réalité, si elle est confirmée, est de nature à construire l’incompressibilité du temps politique ; l’Etat devant recourir aux financements internationaux supplémentaires qu’il conviendra de mobiliser. Troisièmement, même si la légitimité des institutions actuelles dans ce pays semble tirée de l’accord politique de décembre dernier, l’ordre constitutionnel non suspendu continue d’être rappelé par l’élite gouvernante pour marquer la continuité présidentielle jusqu’à la tenue effective de l’élection présidentielle.


Conformément à la Constitution de 2006 qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels et l’Accord de décembre dernier, le président Joseph Kabila est hors-course pour ces élections. Comment expliquez-vous le silence entretenu au sein de la majorité sur la question ?


Le silence de la majorité présidentielle est apparent. Il suffit de lire et analyser les discours et les actions des catégories dirigeantes depuis plus d’un an pour s’en convaincre. Je dirais que ne pas communiquer est une forme de communication d’une part. Cela permet aux destinataires du silence-parlant de s’adonner aux interprétations multiformes qui peuvent les détourner de l’essentiel des problèmes. D’autre part, la fabrique volontaire de l’élasticité du temps électoral est clairement une manœuvre visant à prolonger le bail du président sortant, en vue, éventuellement, d’obtenir un contexte favorable à l’insertion d’un projet de révision constitutionnelle. Je dirais enfin que la mystique du pouvoir en Afrique voudrait que le chef ne parle qu’en dernier ressort. Cette sacralité de la parole présidentielle en fait finalement une arme politique de contrôle du renouvellement élitaire, le président se réservant, le cas échéant, le droit de manœuvrer en sous-marin sur sa succession.


L’Union européenne vient de prendre des sanctions contre une dizaine de personnalités congolaises.  Quelle lecture faites-vous de ces mesures?


Il s’agit d’un message envoyé à la classe dirigeante de ce pays. Cet interventionnisme rend compte des transactions tumultueuses entre un Etat et une organisation intergouvernementale qui fonde son action sur la violation des droits de l’homme et l’imputabilité des manquements à leur jouissance aux personnalités visées. Les mesures concernées s’inscrivent fortement dans un rapport de force qui vise à affaiblir les soutiens internes de l’ordre dirigeant, et à marquer négativement son image internationale, en subodorant un positionnement clair de l’Union européenne en défaveur du président Kabila. L’objectif est de susciter une vague d’indignation de l’opinion internationale et de mobiliser l’attention des medias et des chancelleries importantes sur la situation que traverse ce pays, en vue de maintenir la pression sur le président s’agissant du respect de la Constitution et de l’accord politique de décembre 2016.  

 

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