Un allié stratégique

Au moment où s’ébranle une année 2018 décisive pour le Cameroun à tous égards, le président de la République choisit de revigorer l’axe Yaoundé-Pékin. Non pas qu’il fût somnolent, bien au contraire ! Au plan diplomatique, les visites de haut niveau sont régulières dans les deux sens, les échanges commerciaux montent en puissance malgré un déficit chronique de la balance commerciale en défaveur du Cameroun. Les investissements, en particulier dans le domaine des infrastructures de transport, des mines et de l’énergie, s’empilent les uns aux autres, faisant de notre pays le second bénéficiaire de l’aide chinoise en Afrique, entre 2000 et 2014, selon la Conférence des Nations unies pour le Commerce et le Développement, la CNUCED, avec des apports cumulés de 1850 milliards de F. Ce qui représente 67% des investissements directs étrangers dans le pays. Dans l’optique de mettre en évidence le facteur humain dans cette relation, relevons que l’Empire du Milieu est devenu l’une des destinations privilégiées des étudiants camerounais, qu’ils soient boursiers ou non. Et que le Cameroun est le pays africain où l’Institut Confucius enregistre le plus grand nombre d’apprenants de la langue chinoise, soit 15000. Comment traduire plus fortement l’envie que les deux partenaires nourrissent l’un pour l’autre ? Pourtant, s’ils ont voulu réaffirmer leurs liens privilégiés, et même monter en intensité dans la coopération, cela se justifie amplement par le contexte, les acteurs en présence et les retombées prévisibles.

Le contexte. Le Cameroun et la Chine. L’Afrique et l’Asie. Le Sud et l’Orient. Voilà bien deux terres, deux pôles, deux nations que l’on dirait aux antipodes, l’une en voie de développement, l’autre, émergente, s’étant hissée au rang de seconde puissance économique mondiale. En dépit du fossé apparent, les deux pays sont en mutation socio-économique profonde. La Chine, longtemps considérée comme l’usine du monde, avait basé sa stratégie de développement sur l’attrait de capitaux tous azimuts et la promotion de sa main d’oeuvre qualifiée et peu chère. Aujourd’hui, le pays mise désormais sur la recherche et l’innovation, alors que l’ouvrier chinois, mondialisation oblige, est de plus en plus exigeant. En se modernisant, l’économie chinoise s’est pour ainsi dire, normalisée, maintenant une croissance soutenue mais en dessous des deux chiffres tout en essayant de prendre en compte les effets de l’industrie sur l’environnement. Quant au Cameroun, il n’est pas exagéré de dire qu’il est résolument sur la voie de la transition économique avec le cap ambitieux fixé par le chef de l’Etat, l’émergence économique en 2035. Cet objectif est assis sur des piliers bien identifiés : autonomie énergétique, autonomie alimentaire grâce à l’agriculture de seconde génération, construction d’infrastructures modernes dans tous les domaines, réindustrialisation. Il y a lieu de noter que comme la Chine, l’élan de modernisation économique s’est vu ralenti ces deux dernières années du fait de la baisse des coûts des matières premières et du pétrole sur le marché international. Une tendance qui n’a pas entamé l’ambition du pays de construire les bases d’un développement intégral, basé sur le bien-être humain.

Les acteurs en présence. Les deux hommes d’Etat qui écrivent les nouvelles pages de la relation Chine-Cameroun ont en commun une ardente ambition, une grande vision pour leur pays. Pour Xi Jinping comme pour Paul Biya, il s’agit de conquérir une place de choix dans le concert des nations, de bâtir un Etat de droit, démocratique et ouvert sur le monde, de restaurer les valeurs, notamment à travers la lutte contre la corruption et l’assainissement des moeurs. En ce qui concerne Paul Biya, il l’a déclaré dès l’avènement de son premier mandat : il entend construire la démocratie et la prospérité. Plus tard, il précisera sa vision, celle d’un pays moderne et démocratique, uni dans sa diversité. Certes, entre la vision rêvée et sa transcription souhaitée dans la réalité, il y a parfois loin, comme de la coupe aux lèvres. Le Cameroun a traversé des crises majeures, depuis 30 ans, qu’elles soient politiques, économiques, sociales ou sécuritaires. Elles ont retardé l’avènement d’un pays de Cocagne où coulent le lait et le miel pour tous. Il s’agit désormais de repartir du bon pied en comptant avant tout sur nos propres ressorts, en s’appuyant ensuite sur les pays amis. Quant à Xi Jinping, la moindre de ses ambitions n’est pas de faire de la Chine le coeur du monde. Le projet pharaonique des « Nouvelles routes de la soie » est le symbole de cette volonté de grandeur. Par la route comme par les mers, la Chine et les nations alliées entendent ériger des autoroutes du commerce mondial par le biais d’investissements colossaux, qui ont justifié la création par la Chine de la Banque asiatique pour l’investissement et les infrastructures, considérée comme « l’autre Banque mondiale ». Certes, les évolutions du monde, et les prévisions des organismes internationaux prédisaient une telle grandeur à la Chine, en répétant à l’envie qu’à l’horizon 2020, elle prendrait le leadership de l’économie mondiale. Mais on peut dire qu’avec ces « Nouvelles routes de la soie », le pays de Xi Jinping s’est donné une ambition qui peut profiter à tous, et dont elle-même entend assurer le pouvoir de régulation, en se positionnant comme la ceinture de sécurité d’une économie mondiale florissante. Pour dessiner une telle vision dans les faits, Xi Jinping a dû se résoudre lui aussi à balayer devant sa propre porte, en engageant une lutte sans merci contre la corruption, perçue diversement hors du pays, mais dont les Chinois se félicitent.

Les retombées. Comme aiment à le souligner les dirigeants chinois, l’épopée africaine de la Chine est celle d’un partenariat gagnant- gagnant. Le Cameroun, avec la signature de cinq nouveaux accords de coopération dans les domaines des infrastructures, des télécommunications, de l’alimentation en eau potable, des ressources humaines, et des dons financiers sans contrepartie, rentre la besace pleine. Mais il gagnerait toujours à dresser l’analyse critique de cette coopération, et à en proposer des améliorations. Comment par exemple le Cameroun espère-t-il bonifier ses gains s’il n’exporte vers la Chine que les matières premières ? Certes, à l’échelle mondiale, peu de pays ont une balance commerciale excédentaire avec la Chine, mais on doit travailler à en réduire le déficit. D’un autre côté, lorsque le chef de l’Etat se met luimême à contribution pour capter les financements devant servir pour nos nombreux projets de développement, les haut-commis de l’Etat ont le devoir de les mener avec la plus grande maîtrise et un sens aigu des responsabilités, afin qu’ils soient utiles aux populations et bénéfiques à l’économie.

Comment passer sous silence les gains diplomatiques engrangés ? L’accueil grandiose réservé au président camerounais est une marque d’ineffable considération de la part des hôtes chinois. Ils reconnaissent en Paul Biya un leader éclairé et chevronné, qui conduit son pays avec dextérité dans un contexte international de plus en plus dangereux et instable. Bien plus, cette visite d’Etat révèle l’intérêt du Cameroun pour le modèle asiatique de développement, qui a ses particularités socio-historiques, mais qui parle tant à l’Afrique, puisque l’Asie, pauvre hier, est devenue la région économique la plus dynamique du monde. En visitant Shanghaï, « l’autre capitale du monde », et les leaders chinois de l’aéronautique et des télécoms, Paul Biya nous invite à considérer notre propre voie comme devant s’inspirer de toutes les expériences et de toutes les réussites, dans un esprit de pragmatisme. Au terme de ce 6e séjour en Chine, Paul Biya a certainement envoyé un signal au monde. Oui, le Cameroun est bien là, présent dans la mondialisation, avec ses atouts et ses richesses, prêt à saisir les opportunités, loin du protectionnisme ambiant.

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