« Un réarmement moral s’avère nécessaire… »

Dr Jean Roger Onah, sociologue, professeur associé, Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines, Université de Yaoundé I.

Des voix s’élèvent régu­ lièrement pour dénoncer les dérives comportemen­ tales des motos-taxis. Etes- vous d’avis que cette acti­ vité constitue une menace pour les autres usagers de la route ? D’abord, il est important de constater que l’activité de moto-taxi constitue aujourd’hui un mode de transport omni­ présent en contexte urbain et en milieu rural camerounais. En métropole, elle constitue l’une des figures parlantes des pratiques circulatoires dé­ viantes, observées sur la voie publique. Autrement dit, les motos-taxis constituent un vé­ ritable terrain d’observation de plusieurs dérives. Il s’agit en premier du non-respect de la loi. En effet, le décret n° 95/650/PM du 16 novembre 1995 fixant les conditions et modalités d'exploitation à titre onéreux des motocycles af­ fectés au transport public des personnes sur le territoire na­ tional a été signé. Ce texte a pour but d’apporter une solu­ tion à l’anarchie observée au sein de cette activité. Or, l’ob­ servation laisse percevoir qu’il s’agit d’une activité refuge pour plusieurs qui l’adoptent par reconversion profession­ nelle et d’autres la voient comme une aubaine pour leur insertion professionnelle. Ils s’impliquent dans cette activité sans formation, il suffit de tenir en équilibre sur un motocycle pour commencer à exercer, sans identifiant. Ce qui pose un problème sécuritaire. En ef­ fet, il n’est pas rare que certains se rendent coupable des actes tels que des agressions, le vol à la tire dans notre univers ur­ bain. A cela s’ajoutent, le non- respect des zones de station­ nement et des feux de signa­ lisation, l’adoption de nouveaux modes circulatoires (circuler sur les trottoirs, rivalisant ainsi avec les piétons ; emprunter des contresens ; opérer des dépassements autant à gauche qu’à droite, rouler à vive allure très souvent sans dispositifs de sécurité : casques et tenues adéquates etc.). De telles pra­ tiques circulatoires sont à l’ori­ gine d’accidents, de trauma­ tismes, d’infirmités et de pertes en vie humaine. Tout ce qui précède montre bien que l’in­ docilité de ces transporteurs sur la voie publique constitue une préoccupation majeure au­ jourd’hui. Les conducteurs de moto- taxi au Cameroun se sont constitués en véritable confrérie où s’est dévelop­ pée une solidarité presque aveugle. Quelle lecture faites-vous de ce phéno­ mène ? Les conducteurs de moto-taxi comme tout corps de « métier » s’organisent en corporation. Un regard attentif de cette ac­ tivité permet de dégager deux ordres associatifs des motos- taxis. D’une part des organi­ sations syndicales légales qui s’engagent à défendre les droits de ces transporteurs, or­ ganisent des séances de for­ mation et de sensibilisation de leurs syndiqués mais aussi, fa­ cilitent leur intégration profes­ sionnelle dans le secteur du transport public urbain. A côté de ces formes conventionnelles d’association, émergent des corporations opérantes, infor­ melles très souvent non léga­ lisées. Ces formes plus cou­ rantes, se constituent en grande partie sous fonds eth­ niques ou sur la base du lieu où s’exerce ladite activité. Cette catégorie constitue des es­ paces de vitalité de l’entraide (en cas d’évènement heureux comme des naissances ou mal­ heureux à l’instar des décès), de cohésion sociale pour ces acteurs. Cela est visible par l’organisation des activités sportives, ludiques et récréa­ tives. En somme, ces cadres associatifs sont perçus comme des espaces de renforcement du lien social à travers l’entre­ tien et le maintien des relations de convivialité, de proximité, d’interconnaissance et d’assis­ tance mutuelle. Mais ils sont aussi des lieux de résilience et surtout des remparts, voire une sorte de « bouclier », face à l’altérité et l’adversité venant des usagers, automobilistes et autres institutionnels. Ces or­ ganisations forment de ce point de vue, un véritable « univers social » jouant plusieurs fonc­ tions. Très agressifs pour cer­ tains, ces acteurs du trans­ port sont connus pour les invectives, les insultes et autres voies de fait dont ils se rendent régulière­ ment coupables. Qu’est ce qui peut expliquer une telle agressivité ? Il faut remarquer que la voie publique dans sa pratique quo­ tidienne est un espace d’inci­ visme et d’incivilité. Tout usa­ ger de la voie publique fait ou a fait l’expérience, au moins une fois dans sa vie, des formes de violences verbales et de discours haineux ciblés ou non. A mon sens, la voie publique comme cadre circulatoire et d’interaction constitue un vé­ ritable baromètre, une jauge probante du niveau de civisme et du seuil de tolérance sociale. On peut avoir l’impression que l’agressivité et l’invective sont l’apanage des conducteurs de moto-taxi, pourtant la réalité est tout autre. Il s’agit d’une pratique courante sur la voie publique. Toutefois, les conduc­ teurs de moto-taxi participent activement à produire ces épi­ sodes de tension. À travers leurs pratiques circulatoires non conformes, ils mettent en situation et en scène des spec­ tacles agrémentés de paroles obscènes, d’injures, d’invec­ tives, etc. Toutefois, l’attitude d’aversion des conducteurs de moto-taxi tend à s’inscrire dans un environnement social pré­ caire et permissif, caractérisé par les abus d’autorité et de pouvoir, la persistance des pra­ tiqu...

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