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La vie désenchantée des cités

Culture
Yvette MBASSI-BIKELE | 06-12-2017 14:19

Le roman du congolais Wilfried N’sondé paru en 2012 est plus que jamais d’actualité.

Al'époque d'embellie où la France ne connaissait pas le chômage et accueillait les travailleurs étrangers avec bienveillance, Salvatore, fraîchement arrivé en France, avait vite trouvé un emploi d'ouvrier spécialisé, trois-huit à la chaîne dans l'automobile.

Quand un appartement neuf, dans une des cités-dortoirs qui poussaient alors comme des champignons dans la périphérie des grandes villes, lui est attribué, il fait venir sa femme Angelina. Vivre dans la « Cité des 6000 », pour ce couple d'émigrés de Sicile, pouvoir y fonder une famille, y manger à sa faim, cela ressemblait presque au bonheur.

Une vingtaine d'années plus tard, quand débute le roman, la cité est devenue une « hydre tueuse de femmes, d'hommes et d'espoir, un vampire qui se nourrit du sang des jeunes […] Il y a les coups, la drogue, toujours un peu d'espoir, les crachats dans l'escalier, le confort moderne dans les appartements, les jeunes garçons oisifs sur les bancs publics à moitié cassés, ou entassés dans les halls d'immeuble à discuter, rire, gêner les riverains. Tantôt le regard brillant de la joie d'être ensemble, tantôt les yeux sombres et méchants, quand l'ennui est au rendez-vous.

Les filles-mères oubliées du planning-familial. L'ascenseur social pour certains. Les racistes. La police aux aguets. L'argent qui fait souvent défaut, la télévision quotidienne pour oublier. » Mais le couple qui, comme beaucoup d'anciens, n'a pas réellement pris conscience de cette dégradation progressive des conditions de vie autour de lui, reste cramponné à ses certitudes et à ce logement qui les a, en son temps, comblés.

Les premiers conflits internes sont apparus avec Antonio, ce fils de douze ans qui aime la lecture et dédaigne le travail manuel, qui oppose le raisonnement à la loi du ceinturon. Et puis, comme tous les autres, le père a été licencié, à l'âge où retrouver un travail est, dans le contexte économique, devenu impossible.

La fille aînée a dû prendre un emploi de vendeuse au supermarché d'à côté et la mère - qui « assume seule l'humiliation de vivre sous perfusion des aides, l'aumône, faire la queue des laissés-pour-compte de la société de consommation au Secours catholique ou aux Restos du cœur » - complète avec des heures de ménage. Impossible dorénavant de retourner chaque année au pays pour revoir la famille, se faire voir, et se ressourcer.

Plombés par un quotidien lamentable, victimes et coupables sont pareillement le jouet d'une société qui, loin du rêve que cultivent d’aucuns en quittant le continent africain, semble leur interdire tout avenir. Wilfried N'Sondé s'attache à camper les habitants de ce lieu, représentatif de tant d'autres, avec une empathie bienveillante, opposant joie et peur, innocence et violence.

Le mérite de ce roman est d'élargir le champ de son tableau aux problèmes sociétaux contemporains : chômage, drogue, racisme mais aussi rupture générationnelle, choc culturel et volonté de changement. Un livre émouvant et superbement écrit qui sait distinguer la fleur poussée dans le béton et le rayon de lumière qui perce les lourds et sombres nuages.

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