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L’esprit d’Eséka

Editorial
Marie-Claire NNANA | 26-05-2017 14:38

Il l’avait promis. Il l’a donc fait. Le président de la République a livré mardi dernier les résultats de la Commission nationale d’enquête qu’il avait créée au lendemain de la catastrophe ferroviaire d’Eséka. Durant les derniers mois, un sentiment d’impatience avait fait jour dans les milieux de la presse nationale et internationale notamment, face au temps d’investigation et d’attente jugé relativement long. Sept mois après le drame, le rapport est enfin rendu public. Ce qu’on peut en dire, c’est qu’au vu du caractère inédit et dramatique de cette tragédie, on doit considérer que le temps mis pour communiquer les résultats de cette enquête, c’était le temps nécessaire et utile pour faire éclater la vérité, établir les responsabilisés en toute objectivité, et tirer les leçons qui s’imposent sur tous les plans.
A cet égard, le temps écoulé avant la publication du rapport nous paraît constituer une donnée moins pertinente  que la crédibilité du document lui-même. Cette crédibilité est assise sur le profil et la méthode des investigateurs mandatés par Paul Biya à travers la commission d’enquête. Celle-ci, conduite par le Premier ministre en personne et constituée de personnalités aux profils divers et complémentaires, magistrats, professionnels de la sécurité, ingénieurs, n’a pas ménagé sa peine, avec de nombreuses descentes de terrain et auditions, sans compter la consultation d’experts internationaux en matière d’accidents ferroviaires. Le résultat est une mine de données factuelles et statistiques, de témoignages et d’analyses, qui nourrira, sans aucun doute les procédures judiciaires à venir.
Au-delà de ces considérations préliminaires, on peut faire le constat que les décisions présidentielles qui découlent du Rapport de la Commission nationale d’enquête sont guidées par une triple exigence : l’empathie, le devoir de justice, les leçons pour l’avenir. En temps que père de la Nation, le président de la République exprime au nom de ses compatriotes l’empathie et la solidarité de tout le peuple camerounais aux familles endeuillées et à toute la ville d’Eséka qui porte encore les stigmates de ce drame. Le déblocage du montant de un  milliard de francs et la construction d’une stèle en souvenir des disparus sont des signes de cette empathie et de cet humanisme jamais démentis de Paul Biya, qui constituent à vrai dire l’un des ses traits de caractère.
En consentant en outre à un nouveau sacrifice financier, en dépit des difficultés budgétaires de l’Etat, le président de la République entend apaiser les familles éperdues de douleur, les aider à dépasser un certain sentiment d’effroi et d’abandon qu’elles ont pu ressentir devant les péripéties qui jonchent le processus d’indemnisation par Camrail, et dont il a certainement été informé.
D’où l’appel lancé à l’entreprise pour indemniser les familles « dans les meilleurs délais ». Voilà des actes qui mettent du baume au cœur des rescapés et des ayants-droit de cette tragédie, et qui les aideront à tourner la page et à entamer le long processus de reconstruction post traumatique.
Quant au devoir de justice qui guide le chef de l’Etat, il procède de la nécessité  d’établir, au terme de l’enquête administrative mais aussi de la procédure judiciaire, les responsabilités précises de chacun des acteurs concernés dans le plus grave accident ferroviaire de l’histoire du Cameroun. C’est une exigence tant humaine que démocratique, qui sacralise un principe universellement défendu : chacun doit rendre compte de ses actes. Ce que le président de la République veut fustiger et voir sanctionner, c’est le mépris des normes, la liberté de fouler au pied les règles de sécurité, le laxisme dans le suivi des contrats de concession, l’absence de patriotisme dans la signature de tels accords.
Comme on peut l’observer, la démarche présidentielle est aussi nourrie par la volonté de prévenir de nouveaux drames et de poser les balises nécessaires afin d’éviter que la privatisation des entreprises ne tourne en une arnaque à ciel  ouvert au détriment des populations. S’agissant en particulier de deux directives majeures du chef de l’Etat, à savoir l’audit de la convention de concession signée avec Camrail pour une augmentation probable des parts de l’Etat dans le capital, et la création à brève échéance d’une société de gestion du patrimoine du chemin de fer, l’on ne peut que constater de quelle manière l’accident d’Eséka fait bouger les lignes ici avec force, comme une véritable tectonique de plaques. Même s’il ne s’agit pas de revenir sur les privatisations, présentées à l’Afrique dans les années 90 comme un dogme, et conduites sous la pression et la caution du FMI, il est clair que cette décision présidentielle marque un point de rupture.  Voici venu le temps de la vigilance et de la circonspection, où les mandataires de l’Etat dans ce type d’opération devront donner la primauté à l’intérêt général, et défendre plus vigoureusement le Cameroun. On peut en dire autant de la capacité des services de l’Etat à gérer la catastrophe, pointée par le rapport comme insuffisante et n’ayant pas permis une prise en charge immédiate et optimale des blessés. Là encore, on doit s’attendre à un véritable chamboulement dans  ce domaine.
Et si jamais naissait ainsi de cette tragédie une nouvelle prise de conscience collective, une autre façon d’être et de faire, un nouveau patriotisme, l’esprit d’Eséka ? On peut toujours en rêver, à la manière de Chateaubriand, dans ses Mémoires d’Outre-tombe : « Tout événement, si misérable ou odieux  qu’il soit en lui-même, lorsque les circonstances en sont sérieuses, et qu’il fait époque, ne doit pas  être  traité avec légèreté.  Ce qu’il fallait voir dans la prise de la Bastille (et que l’on ne vit pas alors), c’était non l’acte violent de l’émancipation d’un peuple, mais l’émancipation même. La colère brutale faisait des ruines, et sous cette colère  était cachée l’intelligence qui jetait parmi ces ruines les fondements du nouvel édifice ».
Oui, si les mesures salutaires du chef de l’Etat devaient s’accompagner d’un regain de ferveur pour notre nation, tout en rendant justice à nos morts, alors nous aurions semé sur les ruines et les larmes une nouvelle espérance.

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10 commentaire(s)

    1 a écrit le 2018/06/23 07:06:16 :
    vega
    1 a écrit le 2018/06/23 07:06:16 :
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