Refonder l’espoir

Pendant longtemps, des chroniqueurs occidentaux se sont plus à présenter le Cameroun comme un pays extraordinairement lisse, où il ne se passe rien d’excitant à leurs yeux, la République de l’immobilisme, en somme. Ce préjugé dévalorisant avait bien évidemment des arrière-pensées politiques et était démenti par le foisonnement politique, économique, médiatique et social d’un pays qui progresse régulièrement dans tous les domaines. Mais, s’il est clair que ce qualificatif tient plus du dénigrement, il traduit tout de même une réalité indéniable : le Cameroun vit - « vivait ? » - en paix dans un continent africain traversé de spasmes, de guerres et de convulsions de toutes sortes. Ce qui a pu nourrir la perception de pays trop calme. Comme ces couples heureux dont on dit « qu’ils n’ont pas d’histoire… » 

Depuis quelques années pourtant, le Cameroun, à son corps défendant, a quitté les rives des eaux tranquilles où il se mouvait, pour aborder une mer plus agitée. Portant dans sa chair les métastases de la guerre civile en Centrafrique sur sa façade méridionale -incursion de milliers de réfugiés et de bandes armées sur fond de trafics divers- et les stigmates de la barbarie des extrémistes de Boko Haram sur le flanc Nord, le Cameroun a dû se résoudre à une posture plus offensive et à une longue guerre d’usure. Grâce au professionnalisme des forces de défense et de sécurité, l’année 2017 qui s’achève dans quelques heures, a vu le nihilisme destructeur de Boko Haram baisser en intensité et une paix relative restaurée à la frontière centrafricaine. A croire que cette accalmie ne se dessinait que pour mieux ouvrir la voie à une autre menace : celle de l’aile armée des sécessionnistes anglophones, engagés dans une guérilla insensée contre l’Etat. Tant et si bien que notre pays a dû gérer en une seule année, plus de situations conflictuelles, potentiellement déstabilisatrices qu’il n’en avait géré au cours de la précédente décennie. Au moment d’analyser les temps forts de l’année 2017, et de nous projeter dans celle à venir, on gardera présent à l’esprit ce contexte particulier qui a constitué un vrai caillou dans la chaussure du président de la République et du gouvernement, ralentissant ou différant l’élan des pouvoirs publics au terme d’un bilan qui reste néanmoins globalement positif. Car le pays, loin d’être exsangue et fébrile, a poursuivi sans relâche ses efforts de développement. 

Au plan politique et social, on peut retenir une année particulièrement agitée, traversée de nombreuses réclamations corporatistes – certaines légitimes, d’autres en trompe-l’oeil, comme celles émanant des syndicats d’avocats et d’enseignants anglophones, vite transformées en revendications politiques, et qui ont fini par révéler leurs visées réelles : la déstabilisation de l’Etat. 

Même si on se doit de relativiser l’impact profond de ce mouvement porté par une certaine diaspora camerounaise en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis, force est de reconnaître que sur le terrain, il a ébranlé des institutions-clé, telles que l’école, la famille, à travers des menaces et des intimidations, des mots d’ordre de boycott et de villes mortes, tout en fragilisant l’activité commerciale et le tissu économique dans son ensemble, avec la baisse de fréquentation des hôtels, les incendies criminels et les actes de vandalisme.

Aux yeux des Camerounais, la dérive terroriste de ce mouvement est regardée comme l’imposture de trop. Face au constat de l’impasse sécessionniste, consécutive à l’impossibilité de proclamer un Etat indépendant, les leaders séparatistes, mus par une vile ambition et par l’énergie du désespoir, ont choisi de s’investir dans une entreprise terroriste hasardeuse et condamnable, qui ruine les efforts de paix et de prospérité de toute une région. Ils avaient pourtant un autre choix : créer un parti politique afin de défendre leurs idées et tenter de séduire les Camerounais par la persuasion et l’argumentaire. Mais il eût fallu pour ce faire du courage, et beaucoup de travail. Il est vrai qu’ils vivent loin de ce pays qu’ils persécutent et loin de ce marasme, bien au chaud à l’étranger avec leurs familles. Edmond Burke, auteur anglais du XVIIIe siècle, écrivait fort à propos : « Ceux qui ont beaucoup à espérer et rien à perdre seront toujours dangereux ». On ne peut qu’acquiescer amèrement, en observant les leaders sécessionnistes se déchirer entre eux, toute honte bue, au nom de leurs egos et du partage du pouvoir, envoyer des jeunes gens à la mort, assassiner policiers et gendarmes sans se soucier de ce que cela produit dans la population : un désenchantement généralisé et une vraie suspicion quant à leur sens de l’empathie et leur vision du leadership.

« Il est de mon devoir de rétablir l’ordre », a déclaré récemment le chef de l’Etat à la Secrétaire générale du Commonwealth, signant la fin de la tolérance et de la bienveillance qu’il avait eu envers les syndicats d’enseignants et d’avocats à l’origine du mouvement. Et le nouveau tournant pris pour rétablir l’Etat de droit et restaurer la paix. Cette fermeté présidentielle face aux criminels ne ferme pourtant pas la porte de la réconciliation aux patriotes et aux tenants du dialogue.

Au plan économique, malgré un certain fléchissement, justifiable autant par la morosité de la conjoncture internationale, notamment la baisse du prix du pétrole et des matières premières, que par le contexte sécuritaire interne, la résilience du Cameroun ne se dément pas. Le pays engagé dans un programme de grands travaux afin d’améliorer ses infrastructures de base et le cadre général des affaires, a continué à mener, à un rythme qu’on aurait aimé plus soutenu, ses grands projets d’infrastructures : routières, énergétiques, sportives, télécommunicationnelles.

Sur un autre plan, l’Etat, en programme avec le Fonds monétaire international, a adopté en décembre une loi de finances qui fait grincer des dents au secteur privé. En effet, dans le but d’augmenter les recettes non pétrolières, le gouvernement, selon l’un des syndicats patronaux, le GICAM, aurait choisi de ponctionner les entreprises au-delà du raisonnable. Cette position estelle défendable ? Difficile à dire. Il faudra pourtant que l’Etat et le secteur privé se concertent et s’accordent si l’on escompte un retour rapide de l’économie nationale à une compétitivité optimale. Parce que le dynamisme du secteur privé reste l’un des plus puissants moteurs de la croissance, le gouvernement devra y veiller.

Par ailleurs, nombre de grands projets arrivant à maturation en 2018, l’environnement économique global devrait s’améliorer. Ce d’autant plus qu’en matière de création des entreprises, l’Etat a développé une véritable expertise, et engrangé des lauriers à l’international ; sans oublier l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations de football en 2019, dont les investissements liés contribueront à doper la croissance. Il reste cependant de nombreux efforts à faire dans l’agriculture de seconde génération, qui ne tient pas encore toutes ses promesses, et dans l’industrialisation du Cameroun, qui doit sortir enfin des incantations, et se réaliser dans les usines et les brevets d’invention. Que dire de l’économie numérique, cette autre mine d’or que le président de la République encourage à explorer, mais qui malgré le potentiel humain indéniable, demeure largement sous-exploitée ? En 2018 plus que jamais, le pays aura besoin de se présenter sous son meilleur jour, pour attirer plus d’investissements directs étrangers, en continuant à réformer en profondeur le cadre réglementaire, administratif et judiciaire.

Malgré sa coloration fortement économique, comment oublier que 2018 est avant tout un rendez-vous politique important, avec plusieurs échéances électorales, présidentielle, législatives, municipales, régionales, sénatoriales, où le peuple camerounais sera invité à choisir son avenir en fonction des divers projets qui lui seront présentés ? Depuis de longs mois, les acteurs politiques et publics s’y préparent activement, avec un double enjeu : parachever la mise en place des institutions prévues par la Constitution de 1996, et renouveler le personnel politique. Le respect du calendrier électoral apaisera à coup sûr le climat général et contribuera à renforcer la confiance des partenaires du Cameroun, autant que les fondements démocratiques. Comme on le sait, cette confiance est une condition préalable et un atout réel pour l’émergence économique du Cameroun.

Au total, après une année 2017 en demi-teinte, les Camerounais doivent se convaincre que le meilleur est à venir. Malgré quelques remous sociaux, notre pays dispose de ressources insoupçonnées pour rebondir. Le Cameroun jouit surtout du leadership éclairé d’un homme de vision, Paul Biya, qui a su mener notre barque à bon port jusqu’ici, malgré les périls. Tous les espoirs sont donc permis avec lui. Avis à ceux qui croyaient les ingrédients réunis pour l’implosion de notre pays : le malaise anglophone n’est pas la fin du Cameroun tel que nous l’aimons. Comme on a tenté de nous le faire croire, en d’autres temps, avec Boko Haram. C’est une opportunité de remise en question et de dialogue entre soi. Aucun pays n’est à l’abri de revendications identitaires, dans le village planétaire où les idées se propagent par mimétisme.

Après des décennies de vivre-ensemble exemplaire, et de paix sans gros nuage, le Cameroun vient simplement d’être embarqué dans la galère de son temps. Un temps dominé par les extrémismes, la violence, les affirmations identitaires. Il faut l’admettre, et continuer à avancer, en restant soudés sur l’essentiel.

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