Théâtre: murmures d’un pantin mort-vivant

La pièce « La poupée barbue », jouée le 10 novembre à l’Ifc de Douala, plonge dans le drame d’une adolescente victime de viol et de guerre.

Samedi 10 novembre 2018 sur les planches de l’Institut Français du Cameroun (Ifc), antenne de Douala. Un drame se déroule. Celui d’une petite fille, Bénédicta. Elle rêvait d’une poupée Barbie pour Noël. Mais Noël n’est jamais arrivé. A la place, la guerre a débarqué.

Et le rêve s’est transformé en un cauchemar interminable. Débuté par une innocence déchirée lors d’un viol brutal par trois combattants mounguélé-nguélés, une ethnie rivale. Prolongé à l’infini par la naissance d’un enfant, « La Poupée barbue », que la petite fille essaiera de tuer, sans succès. Comme pour se débarrasser de cette trace indélébile de l’invasion d’une violence inouïe du « Gros Barbu » dans son intimité jusque-là inexplorée.

« La poupée barbue », pièce écrite par le Camerounais Edouard Elvis Bvouma, récompensée en 2017 par le RFI prix théâtre, est un écho à un précédent texte de l’auteur, « A la guerre comme à la Game Boy ». L’œuvre est mise en scène par la Française Lorraine de Sagazan, qui travaillait pour la première fois avec un auteur africain.

De cette rencontre est né sur les planches un monologue d’un peu plus d’une heure interprété par Juliette Speck. La metteure en scène dira d’elle : « Pour interpréter ce rôle, je cherchais une comédienne qui avait en même temps quelque chose de violent, de mature et quelque chose de candide pour pouvoir jouer une enfant. »

Une ambivalence primordiale qui a permis, avec des mots d’enfant, d’adoucir le récit d’une réalité insupportable. Celle des enfants pantins de guerre, pour qui rien ne sera plus comme avant. Cette nouvelle vie – ou survie – est parfaitement symbolisée par le sable qui recouvre les planches, terre sur laquelle se meut Bénédicta.

Ce sable, ce sont les fondations fragiles de sa vie, de la vie des victimes de guerre, sur lesquelles les gouvernants, les moins frappés par la tragédie, veulent reconstruire. Ces fondations fragiles représentent aussi l’esprit fragmenté de la petite fille, enfermée dans son cauchemar mental, comme l’illustre sa propre voix hors champ.

N’empêche, Bénédicta (belle référence au personnage de Bénédict Masson dans la mini-série française « La Poupée sanglante ») qui veut désormais se faire appeler comme l’arme, « Beretta », kalach en main – symbole de pouvoir dans son univers impitoyable –, compte bien reprendre le contrôle de sa vie. Et ce n’est pas son t-shirt orange, prolongement de son regain d’énergie, ni l’ensemble de sa tenue de sport, qui viendront démontrer le contraire.

Et d’autres éléments d’expression accompagnent ce renouveau : la lumière qui se fait crescendo au fil de la pièce ; ne plus être couchée, mais debout ; la voix qui va du murmure, la honte de ce qu’elle a subi, pour prendre plus d’ampleur et dire sa haine, sa révolte. La victime compte bien devenir une guerrière. Girl Power !

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