« L’Algérie et le Cameroun sont des pays très importants dans leurs régions respectives »

Merzak Bedjaoui, ambassadeur de la République d’Algérie au Cameroun.

Les deux pays s’apprêtent à signer dans les jours à venir, un ensemble d’accords en matière de consultation politique et commerciale, et envisagent d’examiner  des sujets d’intérêt commun. En hibernation depuis 1986, la Commission économique mixte est dans l’air du temps, avec la visite annoncée en Algérie dans les prochains jours ou semaines du ministre des Relations extérieures. Pour autant, la coopération entre les deux Etats n’est pas restée lettre morte. Le Came roun et l’Algérie ont toujours entretenu une coopération fructueuse dans plusieurs domaines, notamment militaire et médical. Merzak Bedjaoui, ambassadeur d’Algérie au Cameroun, revisite le chemin parcouru et trace les perspectives de cette coopération bilatérale qui s’annonce prometteuse. 

Monsieur l’ambassadeur en ce début d’année 2019, quel est l’état de la coopération entre l’Algérie et le Cameroun?

Le premier volet de cette coopération bilatérale est la visite du Ministre des Relations Extérieures du Cameroun en Algérie dont la date sera fixée prochainement. Nous pensons que l’Algérie et le Cameroun sont des pays très importants dans leurs régions respectives et doivent se parler de manière permanente pour faire progresser nos intérêts communs en ce qui concerne la stabilité en Afrique et la lutte contre le terrorisme. Nos deux pays ont réussi à conserver leur stabilité malgré de multiples défis d’ordre sécuritaire et les crises et les conflits dans leurs régions respectives. Cette capacité de préserver la sécurité et la stabilité est le résultat d’une démarche globale de paix qui a déjà trouvé son expression concrète dans le vivre ensemble en paix, qui est une initiative algérienne entérinée par l’Assemblée Générale des Nations Unies, y compris le Cameroun, qui a retenu la date du 16 mai de chaque année pour en faire une journée internationale « du vivre ensemble en paix ». Sur un autre plan nous avons une grande expérience dans la lutte contre le terrorisme que nous partageons avec le Cameroun. Nous souhaitons des contacts réguliers pour discuter de tous ces problèmes. Nous sommes tous membres de l’Union africaine et il y a beaucoup de dossiers à examiner et à discuter ensemble pour préserver le caractère souverain de la décision nationale et lui donner la pérennité dans le temps et par-delà tous les événements capables de survenir. Nous pensons également que la souveraineté s’évalue par l’autonomie de la décision politique. Le deuxième volet de cette coopération, ce sont trois conventions d’entraide judiciaire en matière civile et commerciale, pénale et de l’extradition. Elles permettront entre autres de renforcer l’acte de commerce afin que les opérateurs économiques puissent s’engager dans une relation commerciale et de partenariat en toute légalité et être protégés par un texte en cas de contentieux. L’Algérie a décidé d’ouvrir un comptoir commercial à Douala et « Air Algérie », notre compagnie aérienne nationale, desservira le Cameroun dans les prochaines semaines. La visite du ministre des Relations extérieures constituera enfin une occasion idoine pour fixer une date qui permettra de relancer les travaux de la Grande Commission Economique Mixte algéro-camerounaise qui, malheureusement, ne s’est pas réunie depuis 1986. Les deux pays sont conscients que la relance de ce mécanisme de coopération bilatérale renforcera les axes de coopération sectorielle.

Pour les échanges économiques, j’ai pu constater un intérêt croissant des opérateurs économiques camerounais vis-à-vis de l’Algérie. Il a été recensé plus de 400 opérateurs qui souhaitent établir des liens de partenariat avec leurs homologues algériens. C’est la raison pour laquelle j’ai mis en place un comptoir commercial virtuel dédié à leur service qui sera suivi, bien entendu, par l’ouverture physique d’un comptoir commercial à Douala. Dans la même perspective, je me félicite de l’état d’avancement des contacts entre la Chambre Algérienne de Commerce et d’Industrieet la Chambre de Commerce, d’Industrie, des Mines et d’Artisanat camerounaise qui vont déboucher sur la signature prochaine d’un projet de convention de partenariat, déjà finalisé. Je tiens à vous annoncer que l’Algérie a décidé d’organiser une importante foire spécifique des produits nationaux à Yaoundé au cours du deuxième trimestre de l’année en cours. L’Ambassade travaille d’ores et déjà avecles autorités en charge des questions économiques pour préparer cette importante manifestation. Le troisième volet est la coopération militaire. L’Algérie et le Cameroun développent une relation étroite dans ce domaine. Les deux pays sont sur le point de signer un accord de coopération militaire. Plusieurs stagiaires militaires camerounais se trouvent déjà en formation dans les académies militaires algériennes. Je voudrais aussi redire que mon pays est entièrement disposé à partager avec nos frères camerounais son expérience et son expertise en matière de lutte contre le terrorisme et de la « déradicalisation ». Dans ce contexte, une dizaine de bourses dans le domaine des affaires religieuses, notamment en ce qui concerne la formation des Imams prêcheurs a été accordée au Cameroun. Le quatrième volet et le domaine spatial.L’Algérie se propose de faire bénéficier le Cameroun de son expérience avec l’assistance technique, la formation ainsi que l’accès aux services qu’offrent les satellites algériens, ALSAT 1 et ALSAT 2. Le cinquième volet concerne les domaines de l’agriculture et de la santé.

Depuis quelques mois les Camerounais attendent avec une impatience non feinte le démarrage des activités d’Air Algérie en direction du Cameroun. Où en est-on avec ce projet ?

Effectivement, comme je l’ai déjà souligné, et c’est le sixième volet, la compagnie nationale « Air Algérie » a déjà eu l’autorisation des autorités camerounaises pour exploiter une ligne aérienne vers le Cameroun. Dans ce cadre, nous comptons inviter le Ministre en charge de ce secteur pour assister à l’inauguration de la nouvelle extension de l’Aéroport International d’Alger qui deviendra un hub avec une capacité de plus de 10 millions de passagers supplémentaires et pour signer le projet d’accord algéro-camerounais dans le domaine des services du transport aérien. C’est le scénario que nous avons envisagé. Toujours en matière de transports, le projet d’accord en la matière est finalisé et il ne reste qu’à fixer la date de sa signature. Nous jouissons d’une expérience riche en la matière que nous comptons partager avec nos amis camerounais.

Vous vous êtes personnellement impliqué récemment dans un certain nombre d’activités notamment dans le domaine culturel et sur les archives? Pouvez-vous nous en dire davantage?

L’Algérie et le Cameroun sont liés par une histoire coloniale commune, des manuscrits et des documents attestent de cela et sur l’interaction entre nos deux mouvements de libération nationale. Un projet de Mémorandum d’entente dans le domaine de la déclassification des archives sera bientôt signé avec le Ministère des Arts et de la Culture. Il s’agit d’un chantier très important parce nous essayons de récupérer notre mémoire. La signature de cet instrument aura lieu à Alger. Elle sera accompagnée d’une exposition d’affiches, de documents et d’ouvrages sur la mémoire et l’histoire communes à nos pays. On s’est même engagé dans une réflexion pour réaliser un film documentaire pour déterrer cet héritage mémorial commun et mettre la lumière particulièrement sur les liens de solidarité qui existaient très tôt entre nos mouvements de libération.

Sur le plan de la coopération multilatérale, l’Algérie fait partie de l’Union africaine au même titre que le Cameroun. Cette organisation commune est engagée depuis quelque temps dans un vaste chantier de réformes. Comment appréciez-vous ce qui se passe à l’Union africaine ?

J’ai l’intime conviction que l’utilité de l’Union africaine n’est plus à démontrer. Elle est en constante évolution positive et se réforme de l’intérieur pour répondre aux aspirations de la population africaine. D’ailleurs, on est passé de l’Organisation de l’Unité Africaine à l’Union Africaine. L’OUA avait pour objectif premier la décolonisation de l’Afrique. Sur cette question, je pense qu’elle a réalisé presque totalement ses objectifs. Malheureusement, il reste un foyer de tension. Nous avons un pays, la République Arabe Sahraouie Démocratique, Membre de l’Union Africaine, qui n’a pas été encore décolonisé. La position de notre pays concernant ce dossier est celle de l’ONU qui, à traversla MINURSO (la Mission des Nations Unies pour l’Organisation d’un Référendum au Sahara Occidental), souhaite l’organisation d’un référendum d’autodétermination pour permettre au peuple sahraoui de choisir librement son avenir. Au-delà de la mission politique, l’Union africaine a été créée pour le développement économique de l’Afrique. Sa mission économique vise l’intégration de ses membres au sein des communautés régionales. L’organisation panafricaine a enregistré récemment des réformes présentées par le Président rwandais Paul Kagamé. La mise en place de la Zone Africaine de Libre Echange constituera un pas important vers l’intégration continentale et le renforcement des échanges économiques interafricains pour réaliser l’Agenda 2063.

D’une façon générale quel regard portez-vous sur l’état du monde en ce début d’année 2019. Quels sont d’après-vous les grands enjeux de la géopolitique mondiale ?

Malheureusement, nous avons connu une année 2018 horrible. Le bilan de cette année n’est pas des plus positifs. Le monde dans son ensemble vit au rythme d’une crise multiforme d’une rare intensité avec une humanité qui se cherche et qui n’arrive pas à dégager des solutions acceptables. Il y a des velléités unilatéralistes et protectionnistes de la part d’une communauté dite internationale. Il y a des déficiences structurelles dans cette architecture de gouvernance mondiale qui est devenue dangereusement anachronique. On ne peut pas s’accommoder de cela au risque de plonger dans une crise morale qui a donné naissance à une migration d’une population qu’on cherche à cantonner aujourd’hui dans des centres de rétention à défaut de trouver des solutions durables. D’une façon générale, l’Algérie n’intervient pas au-delà de ses frontières, mais elle mène des actions de coopération car nous sommes convaincus que seule la solution politique et le dialogue inclusif pourraient mettre un terme aux conflits qui rongent la planète. L’histoire nous a montré les limites et la gravité de la solution militaire qui ne fait qu’aggraver les choses et détruire des pays entiers. En conséquence, l’Algérie a toujours rejeté avec force les ingérences étrangères. Les peuples sont suffisamment mûrs et intelligents pour trouver des solutions qui leur conviennent. Seul l’engagement collectif en faveur du multilatéralisme efficace et effectif en harmonie avec les principes de la Charte des Nations unies, peut construire la paix et la sécurité internationales.

Reactions

Comments

    List is empty.

Lead a Comment

Same category