Et demain le Cameroun

Qui aurait pu penser que les prémisses d’octobre nous réserveraient un tel bol d’air frais, après un début d’année chaotique à bien des égards, rythmé par les crimes de sang dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, l’exode des populations, la mise à sac de certaines ambassades en Europe par des activistes de la diaspora, et l’érection de l’Internet en cathédrale de la haine, du tribalisme, et des appels à la rébellion ? En un seul week-end, que de bouleversements ! Le Grand dialogue national a fermé ses portes, libérant la parole et avec elle, les vannes de l’espoir de paix. Des détenus de la crise anglophone ont été libérés par centaines, suivis par les responsables du MRC et leurs militants, eux aussi touchés par la grâce présidentielle. En somme, de véritables coups de tonnerre dans le ciel bleu de Yaoundé, alors qu’on n’avait pas fini d’épiloguer sur la réussite du Grand Dialogue national, ses recommandations audacieuses, et les perspectives que cet événement hors-norme dessinait pour notre pays.

Comment expliquer cette décrispation, ce vent d’optimisme qui parcourent soudain la société tout entière ? A notre entendement, il ne fait l’ombre d’aucun doute qu’il s’agit là, de prime abord, de la dernière action d’éclat d’un Paul Biya passé maître dans l’art de surprendre. Ce sentiment de soulagement général procède également de sa décision historique d’organiser le Grand Dialogue national, dans le but de trouver des solutions appropriées à la crise multiforme qui embrase le Nord- Ouest et le Sud-Ouest et débattre d’autres problématiques majeures. Accompagné par un important soutien diplomatique, mais aussi des réserves de ceux qui doutaient de l’issue de ce face-à-face entre le Cameroun et lui-même, le Grand Dialogue national a délivré sa copie, jugée très honorable par les participants et les observateurs de tout bord. Celle-ci demande maintenant à être validée par le chef de l’Etat, qui a exprimé dans un tweet sa hâte d’y travailler, pour matérialiser l’espoir, en fonction des moyens disponibles.

L’issue prometteuse du Grand Dialogue national offre en prime l’occasion aux Camerounais, qui s’étaient emmurés dans leurs certitudes, leurs colères, leurs identités, ou leurs peurs, de redécouvrir les vertus de la parole. Car l’on réalise que l’apaisement des esprits passait par là : faire un pas les uns vers les autres et se parler, sans fard et sans artifice. Commentant son dernier ouvrage autobiographique, publié chez Robert Lafont, Je rêvais de changer le monde, l’écrivain Marek Halter déclare : « Il faut croire en l’Homme. Certes il a le génie de détruire ce qu’il a construit. Mais il peut aussi changer le monde, ou du moins l’améliorer. Grâce à la parole. Les hommes sont les seuls êtres vivants dotés de cette faculté de prononcer des mots. C’est plus fort qu’une kalachnikov. Mais il faut de la foi et de la persévérance. »

N’est-ce pas peu ou prou ce qui nous arrive ?

Sur la période d’après dialogue, des interrogations subsistent, à juste titre. Si le président de la République est le destinataire final du rapport du Grand dialogue, et l’initiateur de sa mise en oeuvre, il n’en est pourtant pas le seul comptable. Le Premier ministre, président de cette grand-messe, l’a rappelé à souhait lors de la cérémonie de clôture : la préservation de la paix est une responsabilité collective, mais aussi individuelle. Et puis, le retour à la paix est un processus, plus ou moins long. Il faudra bien, dans les jours et les mois qui viennent, que les Camerounais s’attèlent à cultiver l’esprit des assises de Yaoundé, qui est un esprit de patience, de compréhension, de générosité et de pardon. La grâce présidentielle elle-même, accordée à 435 détenus des crises post-électorale et anglophone, participe d’une telle démarche. Malgré les offenses perpétrées contre la communauté ou les personnes, les prévenus se voient offrir la liberté, et la chance d’un nouveau départ dans la vie. Cependant, une telle clémence, dans l’esprit même du Grand dialogue national, ne va pas sans un sens aigu de la responsabilité, qui impose un changement d’attitude et de comportement aux bénéficiaires. Ainsi, d’anciens détenus dans le cadre des violences dans le Nord- Ouest et le Sud-Ouest se sont-ils déjà déclarés ambassadeurs de la paix, passées les portes du pénitencier. En revanche, certains responsables du MRC ne semblent pas encore avoir pris l’exacte mesure de la fragilité des acquis du Grand dialogue, qui impose à tous de la pondération et une bonne dose d’humilité. En choisissant de continuer à jouer la carte du populisme devant les ouailles survoltées, dans le but d’alimenter les réseaux sociaux et de scénariser leur histoire, ils courent le risque de contribuer, une fois encore, à hystériser la vie et le débat publics. Cela n’est pas dans leur intérêt, malgré les apparences. Et demain, qu’en sera-t-il ? Où donc nous mène ce Grand dialogue national ? Sans doute d’abord à une prise de conscience collective, car son devenir dépend vraiment de nous. En posant des actes d’apaisement forts, Paul Biya met ses compatriotes au défi d’aller encore plus loin dans l’abnégation et le sens du sacrifice pour devenir chacun le garant de la cohésion et du vivre-ensemble. En effet, depuis l’irruption dommageable de Boko Haram dans nos vies, les métastases de la crise centrafricaine sur notre territoire, et l’insurrection armée dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, le Cameroun n’est plus tout à fait le même. Retrouver la quiétude, pour mieux travailler au développement économique, et à la consolidation démocratique est devenu l’affaire de tous. La priorité absolue.

Mais l’avenir, c’est aussi l’unité affichée, retrouvée, lors du Grand dialogue national. Celle-ci doit maintenant continuer de se vivre, après avoir été mise à mal par le discours sécessionniste et le tribalisme rampant. L’unité ! Qui l’eût cru à la veille de ce rassemblement, alors que les repentis versaient des larmes amères sur le pays qu’ils avaient trahi, les deux figures tutélaires du Cameroun anglophone se proclamaient partisans d’un pays uni :

« Le Sud-Ouest a le droit d’exister » a scandé Mfon Mukete (Comprendre : à l’intérieur du Cameroun).

Quant au Cardinal Tumi, il a été encore plus explicite : « Je ne veux plus entendre parler de cette Ambazonie au nom de laquelle on tue, pille, viole…J’aime mon pays, le Cameroun ». Des déclarations fortes, qui valent leur pesant d’or, et qui ont eu un effet d’entraînement.

Certains auraient tendance à minimiser ces belles professions de foi, en arguant que ce ne sont que des mots… Erreur. Clément Attlee, homme politique britannique, disait, à propos des discours de guerre de Churchill : « Aux moments importants de l’Histoire, les mots sont des actes. »

En définitive, on peut penser que le statut spécial pour le Nord- Ouest et le Sud-Ouest proposé par les participants au Grand dialogue a rencontré ce désir d’exister comme entité dans l’Unité, confortant la vision partagée d’un pays uni et indivisble, qui délégitime une fois pour toutes les velléités de séparation, et dessine un avenir incertain pour les chantres de la sécession. Ceux-ci, dès lors, n’ont plus qu’une alternative : joindre les rangs des chevaliers de l’Unité, qui attendent dans la sérénité la matérialisation des promesses de ce forum, ou continuer un combat d’arrière-garde, au nom d’un pays fantôme. A eux, comme à tous les va-t-en guerre, la sagesse populaire parle : « Il faut préférer une injuste paix, à une juste guerre. »

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