Culture

Tendance : l’épopée des musiques jetables

Des « chansons » sans consistance sont à la mode. Elles ne durent que le temps d’une rose, mais c’est déjà assez pour faire tache sur un label camerounais mondialement réputé. Echantillon.

Soyons honnêtes. La technologie ne nous a pas fait que du bien. Pauvres de nous, qui avons cru qu’il suffisait désormais d’un clic pour devenir ce qu’on voulait. Journaliste, photographe, ingénieur… musicien ! En tout cas, voilà ce qu’on a fait croire à un certain « grand Barack », un individu sorti de l’anonymat il y a quelques mois, grâce à une vidéo rapidement devenue virale sur les réseaux sociaux. Une diatribe contre les coupures d’électricité. Et voilà un homme apparemment désœuvré qui est propulsé au-devant de la scène. Parce qu’il a suscité l’intérêt des médias. Et ensuite parce qu’un bienfaiteur a visiblement décidé de lui venir en aide. On aurait pu lui payer un fonds de commerce, par exemple pour vendre honnêtement des bananes ou développer son atelier de soudure à Elig-Mfomo. Mais le mécène en question s’est mis en tête qu’on pouvait en faire un musicien. Pas moins. Et puis quoi ? Nyangono du Sud fait bien le buzz depuis deux ans avec ce que les puristes comparent à des bruits de casserole, non ? 
Et voici donc le « grand Barack » de retour depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux, avec un clip vidéo, premier résultat de sa nouvelle vie. Quelqu’un a abusé de la boîte à rythmes, comme on le voit de plus en plus dans les « studios » d’enregistrement de chez nous. Ça donne ce qu’on appelle abusivement une « chanson ». Un tissu de trivialités intitulé « Goûter ça ». Un texte d’une pauvreté affligeante combiné à un intempestif bruit de batterie artificielle, comme seuls les ordinateurs et synthétiseurs d’aujourd’hui savent en produire. Et hop ! Le « grand Barack » est transformé en musicien à succès, déguisé en star pour les besoins de la vidéo, où l’on sent bien que l’homme d’environ 70 ans, prend allégrement sa revanche sur l’anonymat.  Le voilà en « tournée » à Dubaï, pris en photo dans un avion. Le rêve, quoi. Le pire, c’est que des gens vont apprécier ça (plus de 600.000 vues sur YouTube quand même !) Comme quoi, il faut de tout pour faire un monde. 
Tant mieux donc pour le « grand Barack », Nyangono du Sud et tous les autres spécimens du genre. On les classera un jour comme « artistes musiciens camerounais ». Le même Cameroun qui a produit Manu Dibango, Richard Bona, André Manga, Ben Decca, Ekambi Brillant, Toto Guillaume, Georges Seba, Nkodo Si Tony, Charlotte Dipanda, Locko ou Salatiel ! D’accord, ils sont tous Camerounais. Mais de là à mettre dans la même liste Manu Dibango et ce fameux « Barack », il y a un énorme fossé que la décence nous interdit de franchir.  
Ce type de profil représente malheureusement l’un des visages les plus marquants de ce qu’on désigne aujourd’hui par « musique camerounaise ». Les uns étaient ou sont déjà doués, mais ont pris le temps d’apprendre, de se former dans les groupes scolaires, les cabarets, sont même allés jusqu’au conservatoire pour certains. Les autres ont la vie plus facile. Un « arrangeur » qui sait jouer de son ordinateur » et le tour est joué. Pour les textes, pas de souci : le langage populaire offre aussi quelques facilités. L’avantage, c’est que le public des quartiers, de WhatsApp et de Facebook s’y retrouve. L’inconvénient, c’est que ça nous abrutit sans que l’on s’en aperçoive. « Le plantain, avec le pistache… Ton piment coûte combien ? », extraits de la dernière trouvaille de Nyangono du Sud, nous en donnent une illustration parfaite. 
C’est clair, nous ne pouvons pas dire qu’aujourd’hui en tant que mélomanes, nous sommes particulièrement gâtés par la production musicale. Mais c’est à chacun de choisir. Avaler ou rejeter ça ! Avaler, c’est considérer que le public doit prendre tout ce qu’on lui sert. Rejeter, c’est avoir l’honnêteté de dire par exemple au grand Barack qu’on ne savait pas que « c’est comme ça qu’il allait faire ». Et que, à cause de cela, « nos oreilles souffrent ». C’est une question d’hygiène intellectuelle, voire de santé publique.
 

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