« Nous peinons à faire accepter nos propositions »

Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine.

Comment la gouvernance peut-elle être réinventée aujourd’hui en Afrique ?
Ce qui a été imaginé après la Seconde guerre mondiale comme modèle de gouvernement mondial et de multilatéralisme, notamment à travers la mise en place de l’Organisation des Nations unies (ONU), a été en son temps, un pas positif. Mais 75 ans après, nous constatons que tout a changé : le monde, la nature des défis et opportunités, l’Afrique. En effet, l’’Afrique constitue aujourd’hui plus du quart des membres des Nations unies. Qu’il s’agisse de la paix, du développement économique, des changements climatiques, la place de l’Afrique n’est pas entièrement reconnue. Ce qui est extrêmement grave. Sur la question de la paix, plus de 60% à 70% des dossiers sur la table du Conseil de sécurité des Nations unies, sont des questions africaines. Le modèle ancien des opérations de maintien de la paix ont montré leurs limites. On l’a constaté en République démocratique du Congo, où depuis plus de 60 ans, les Nations unies sont présentes ; et plus récemment au Mali, en République centrafricaine et ailleurs. La nature du défi a changé. L’Afrique n’a pas de problème entre ses Etats. Les problèmes aujourd’hui sont le terrorisme, la criminalité transfrontalière et les trafics de tous genres. Notre constat est que le point de vue de l’Union africaine n’est pas pris en compte. Nous avons un agenda pour pouvoir traiter de toutes ces questions. Mais nous peinons à les faire accepter par la communauté internationale. Il y a cinq membres au Conseil permanent de sécurité. Un seul peut prendre une décision qui bloque une décision pour 1,2 milliard d’habitants. Ce sont des inepties. Il est absolument nécessaire de revoir la gouvernance mondiale, de tenir compte des organisations régionales qui sont reconnues d’ailleurs par la Charte des Nations unies. Nous avons pu, en tant qu’organisation continentale, régler pas mal de problèmes : en RDC, en Centrafrique, au Soudan où récemment, une médiation africaine a pu régler le problème de ce pays d’entrer dans un processus démocratique. Un exemple fort décourageant est ce qui se passe en Libye. Des forces internationales sont intervenues en Libye. Pourtant, le pays est dans le chaos total depuis huit ans. L’on ne permet pas à l’Union africaine à laquelle appartient ce pays, de contribuer à la solution. Ce problème se traite en Europe, aux Etats-Unis, ailleurs. Alors que l’Afrique a des mécanismes qui peuvent permettre d’aider à la résolution de ce conflit.
Quid du domaine économique ?
Dans ce domaine, le continent, c’est plus de 1,2 milliard d’habitants, plus de 30 millions de km2 de superficie, des ressources naturelles immenses. Sa population est constituée à plus de 60% à 70% de jeunes de moins de 25 ans. C’est la force de travail et un marché important. Il y a six mois, nous avons lancé la Zone de libre-échange continentale africaine, qui est le plus grand marché du monde. Malgré toutes ces potentialités, les rênes sont détenues par quelques Etats qui imposent les règles et qui les appliquent. Comment peut-on parler de gouvernance mondiale dans ces conditions ? Sur le plan climatique, nous ne sommes pas des pollueurs, mais plutôt des victimes de la pollution. Il y a nécessité de revoir le contexte actuel pour revenir à quelque chose de plus juste et plus inclusif.
Les pays africains ont-ils une voix suffisante en matière de technologie ?
A l’ère de l’intelligence artificielle, il faut effectivement que le continent rentre dans cette révolution. Des efforts sont faits, malgré les retards qui s’expliquent sur le plan historique. Je pense que ne pas tenir compte de l’Afrique a été et est une erreur stratégique. Le Rwanda est aujourd’hui un exemple dans les nouvelles technologies. Il faut éviter de considérer le continent juste comme un réservoir d’opportunités. Nous avons des partenariats avec tout le monde : le Bénin, les Etats-Unis, la Chine, le Japon, le monde arabe, etc. Nous aurions souhaité d’être traité au même pied d’égalité. On ne peut pas négliger un continent qui, en 2100, va comprendre 40% de la population du monde et la plus jeune. Donc, la force de travail et le marché sont là. Et il serait suicidaire de continuer la posture d’isolationniste, d’hégémoniste et ne pas pouvoir donner sa chance à tout le monde. On ne demande pas d’aide. On ne demande que notre place, plus de justice et plus d’équité. La question technologique est aujourd’hui au centre de l’agenda. Il faut absolument que dans le cadre de la gouvernance internationale, cette question soit à la portée de tous. Elle permet de mieux gérer la croissance régionale, est à même de mieux régler les défis économique et de régler les problèmes de paix et de stabilité. Si vous avez des milliards de gens qui n’ont aucune perspective, c’est la porte ouverte à tous les dérapages. L’éducation, la formation professionnelle, les sciences et les technologies doivent être une préoccupation pour tout le monde. La gouvernance mondiale aurait à gagner en rendant justice à tous.
 

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