Les jeunes et l’alcool : alerte rouge !

La consommation des boissons alcoolisées par les 15-40 ans prend des proportions inquiétantes dans les villes et villages.

Ce premier dimanche de décembre 2019, c’est encore le même spectacle du lieu dit « Carrefour Transformateur Ngousso », un quartier de Yaoundé. La circulation est bloquée du fait d’une bagarre de jeunes éméchés, sortis tout droit de bars du coin. Tandis que les garçons s’échauffent ainsi sur la route, des filles somnolent ou dorment carrément sur des tables encombrées de bouteilles de bières vides. « Les morts », comme on appelle ici. Des bouteilles d’alcool vidées, en fait. La moyenne d’âge des acteurs se situe entre 18 et 30 ans. Ici à Ngousso, comme à Titi Garage, au Carrefour de la Joie à Mvog-Ada ou encore à l’Intendance, au centre-ville, c’est sensiblement la même scène tous les week-ends. Des jeunes gens aux prises avec l’alcool se livrant à d’hallucinantes démonstrations de force sous le regard impassible des passants. Comment en est-on arrivé là ?

 Secondaire : l’initiation

A Yaoundé, les débits de boisson ne cessent de proliférer autour des établissements scolaires. Conséquence : plusieurs élèves sont attirés. En début d’année scolaire, 12 enfants ont été renvoyés du Collège Marie-Albert II à Nkomo. Selon le surveillant général, ils ont été surpris dans un snack-bar situé non loin de l’établissement aux heures de cours. Dans cet établissement, comme dans plusieurs autres, malgré les mesures drastiques mises en place par les responsables, les élèves réussissent à se retrouver à l’extérieur pour consommer de l’alcool et de la drogue. « Ils enlèvent souvent les vestes de leurs uniformes. Une fois assis, on ne remarque pas que ce sont des élèves. Ils peuvent ainsi consommer de l’alcool en toute tranquillité. Une fois la pause terminée, ils se glissent en douce dans l’établissement », témoigne une élève. Aristide Z. et sa bande d’amis, tous élèves, ont choisi le vendredi après les cours pour se retrouver dans les points d’ambiance. Ils disent que cette façon de faire n’empiète pas sur leurs études. Vendredi, en novembre, à la fin des cours, au lieu de rentrer chez eux, la bande d’élèves a choisi de s’isoler dans un bistrot. Une fois à l’intérieur, avec la complicité du gérant, sacs de classe et tout ce qui pourrait révéler qu’ils sont élèves a disparu. Une heure plus tard, deux cuvettes d’environ vingt bouteilles de bières chacune étaient consommées. Plusieurs autres tournées avaient suivi. « C’est notre rituel du vendredi. Chacun doit côtiser 5 000 F pour notre sortie. Pour faciliter la tâche à certains, nous avons un trésorier chez qui on peut déposer l’argent en plusieurs tranches. Je préfère garder mon argent de goûter pour cotiser et me faire plaisir et surtout aussi me distraire en compagnie de mes amis », confie notre interlocuteur. Ces jeunes élèves ne se contentent pas des bars des abords de leurs établissements pour s’encanailler. Pendant le week-end, ils se déploient dans différents coins chauds de la ville.

Université, vive la liberté  

L’appétit venant en mangeant, une fois arrivés au supérieur, loin du regard des parents, les stratégies pour faire la fête aux spiritueux sont mieux organisées. Sorties dans les boîtes de nuit, ou soirées thématiques. Tous les moyens sont bons pour consommer de l’alcool. Il faut s’habituer au langage comme le « Chill », « soirée Chichas », jeudi des filles ou encore « Charter ». Ce sont de soirées de divertissement pendant lesquelles les jeunes se rencontrent. La condition pour y participer est d’être étudiant. « Glenn Magnifico », 22 ans, étudiant en master II à l’université de Yaoundé II, est spécialisé dans l’organisation des ces soirées. Il révèle que les étudiants des universités privées sont ses plus gros clients. Notre interlocuteur explique que pour une soirée Chill, il faut un local spacieux, propre et surtout luxueux. Ainsi, loue-t-il des appartements meublés pour satisfaire sa clientèle. Il faut également des boissons alcoolisées et non alcoolisées. Il a également un autre rôle important pour la réussite de la soirée, il est chargé de chercher les filles les plus sexy, stylées des universités. Celles-ci participeront à la soirée sans débourser un radis.  « Il faut prévoir une somme de 300.000 F voir 500.000 F. Cet argent servira à louer un local, acheter des vins, du whisky de marque et bon marché, des cigarettes et il faut également prévoir à manger », dévoile notre source.

Le programme des soirées dépend du thème. Pour une soirée « chill » par exemple, c’est manger, boire et causer. Aux environs de 2h du matin, la piste de danse est ouverte jusqu’à l’aube. Pour une soirée « Chicha », c’est presque le même concept sauf que dans le local, il faut prévoir des coins où on fume de la Chicha, une pipe à eau permettant de consommer du tabac.  Pour des soirées karaokés, on aménage un podium sur lequel les invités peuvent aisément chanter. La particularité de toutes ces soirées est que l’alcool coule à flots. Les organisateurs prévoient alors tous types de cocktails pour enivrer les invités. « Nous avons différents types de cocktails. Nous mélangeons différents types de whiskies avec du lait ou avec de la menthe les plus forts. Pour les filles, c’est de la bière et des boissons sucrées ou avec du whisky. Avant 3 h du matin, tous sont K.O. », avoue l’organisateur des soirées. Ceux qui ne peuvent pas aller dans les soirées organisent les charters. Martin Mbiang, 19 ans, étudiant est un adepte. « Le charter est une sortie entre amis ou connaissances qui se donnent rendez-vous dans un coin chaud de la ville. Pendant cette rencontre, chaque participant doit au moins offrir une tournée », explique le jeune homme. Entre toutes ces soirées, la plupart des étudiants  s’en donnent à cœur joie, surtout qu’ils sont loin du contrôle  parental.

Vie active, dans les profondeurs  

La situation s’empire une fois l’indépendance acquise par la vie active. Entre after-work, retrouvailles entre collègues, amis et les événements heureux ou malheureux, les réunions, toutes les occasions sont bonnes pour Mathurin Z., cadre dans une entreprise pour consommer de l’alcool. « J’ai un travail excessivement stressant et à la maison mes enfants sont tellement bruyants. Alors je les supporte pendant toute la semaine et le week-end j’aime me détendre au maximum autour d’un verre avec des amis. Rien ne vaut de bonnes bières et des fous rires, pour que je sois en forme lundi matin », justifie l’homme de 35 ans. Pour Simplice Mballa, 29 ans, son dimanche est sacré. « Après le match du 2-0, mes amis et moi nous retrouvons autour d’une marmite de bouillon et bien sûr, il y a de l’alcool à volonté. Nous pouvons faire des tournée jusqu'à 3h du matin, voir jusqu’à 5h », raconte-t-il. Il justifie également que c’est un moyen pour ses amis et lui de détresser. « Nous vivons dans un monde où tout est stressant. Je suis propriétaire de plusieurs boutiques, entre les comptes, les pertes, les absences tous les jours, mes employés me donnent des maux de tête. Si je passe un dimanche sans jouer et boire avec mes amis, je crois que je tomberais malade ». Et ceci n’est pas seulement une affaire d’homme. Marceline M., 31 ans, a une cave bien garnie. Blue Label, Double Jack, Chivas, sont en bonne place dans son appartement de luxe au quartier Bastos à Yaoundé. Chaque vendredi après le travail, c’est chez elle que ses copines et elles se retrouvent pour se préparer avant de sortir en boite de nuit. « Mes copines et moi aimons nous amuser en boîte de nuit. Le seul hic dans ce milieu, c’est que la boisson coûte chère. Alors nous commençons à boire tranquillement à la maison. Lorsqu’il est 2h, nous allons en boîte, pour danser et consommer une bouteille de champagne ou de whisky », raconte la jeune fille, cadre commerciale dans une entreprise.

Reactions

Comments

    List is empty.

Lead a Comment

Same category