Manu Dibango : fin de balade en saxo

La vie de l’auteur du mythique « Soul makossa » décédé hier, 24 mars, à l’âge de 86 ans à Paris, est une randonnée riche en aventures, rencontres, épopées et bien sûr des décibels.

Parler de Manu Dibango à l’imparfait ? Au passé composé ? Bref à un temps qui relève d’hier et pas d’aujourd’hui ou de demain ? Manu est… Pardon. Manu était partout. A la radio, à la télévision, sur Internet, dans nos têtes, nos cœurs, nos esprits. Partout ! On l’a suivi depuis la petite enfance avec le générique du dessin animé « Kimboo », à l’âge adulte avec son dernier opus « Balade en saxo », en faisant un crochet par l’adolescence, avec cette reprise de « Soul makossa » façon Rihanna. Il est quasiment impossible de passer une journée sans écouter les rappels de son saxophone, ou un extrait d’un de ses tubes classés haut, très haut, dans le registre de l’afrojazz. Lundi soir, à la veille de son décès à Paris ce 24 mars, on entendait encore sa voix rauque et enjouée se prêter au jeu de « Couleurs tropicales », émission de Claudy Siar diffusée sur Radio France Internationale (RFI). « Ça y est ! Il a cassé le micro ! », lance Manu, avant de se fendre de ce rire explosif et communicatif qui faisait sa signature. Il était taillé de ce bois-là, le Manu national, que dis-je, international : une boule de joie, d’optimisme et de positive attitude. On a du mal à croire qu’il est parti, emporté par ce fichu Covid-19, ennemi si minuscule mais si redoutable, capable de faire plier des puissances, de détruire des monuments comme Manu. 
Avec lui, le mot « inoxydable » prenait tout son sens, mais surtout le terme « humilité », avec un grand H. Car le roi de la Soul makossa a su se fondre dans les époques, les lieux, les générations. En 60 ans de carrière commémorés avec faste l’an dernier, et vécus sur toutes les scènes du monde qui se respectent, de l’Olympia de Paris au Carnegie Hall à New York, de Johannesburg au Vatican (oui il a joué là un soir de Noël), Manu a toujours fait preuve d’une belle curiosité. Pop, rock, rap, Rn’b, néo soul, reggae, rumba… Aucune vibe n’échappe au maître. Il l’attrape, la fait sienne et en célèbre le mariage avec son saxophone. Etat d’esprit qui l’anime de « Saxy Party » en 1969 à « Balade en saxo » en 2013. Mais il serait inconscient de s’enfermer dans l’intervalle créé par ces deux albums pour définir la vie artistique de Manu. Il était d’une autre galaxie, et son univers n’avait aucune limite. « Manu voulait toujours tout savoir. Il se renseignait sur tout et se montrait curieux », se souvient le jazzman Gino Sitson, moulé à son école (comme une pléthore d’artistes), pour rappeler la faim insatiable de celui à qui les musiciens donnaient du Tonton Manu. 
Et si en réalité cette fourmi devenue éléphant, ne pesait que « Trois kilos de café » ? Le titre de son autobiographie parue en 1989, rappelait que tout symbole qu’il soit, part de peu pour s’élever. Ce sont ces précieuses graines remises par son fonctionnaire de père quand il quitte son Cameroun natal pour la France à ses 16 ans, qui vont payer pensions et loyers du jeune Manu, et le mener plus tard, non pas à la fac comme prévu, mais auprès du pianiste américain Duke Ellington. Quand une légende tient par la main une autre légende… Avant d’être le dieu du Saxo, Manu, né Emmanuel Dibango N’Djoké le 12 décembre 1933 à Douala, est d’abord pianiste comme son mentor (il jouera du piano pour Dick Rivers et touchera même de l’orgue pour Nino Ferrer). 
Dans la centaine d’orchestres qu’il dirige, comme le Soul Makossa Gang, son essence de leader naturel se fait intense. Talent qu’il a mis au service de tous durant son trip musical. Son gabarit imposant contrastait avec son amabilité, mais n’avait d’égal que son immense répertoire. Dans les années 50, il broie du jazz et se nourrit de rock, avec pour fruits des pépites comme « Twist à Léopoldville », morceau sorti en 1962. Il marque avec force et fracas sa grande période « Zaïre », aux côtés des autres Grand Kalle ou Tabu Ley Rochereau. Pas étonnant que Manu passe deux ans au lieu d’un mois dans ce pays qu’il qualifiait de carrefour des musiques populaires. Homme riche d’expériences, Manu Dibango était une vraie contrée à explorer encore et encore. La locomotive d’un pan de la musique a déraillé ce 24 mars. Ses admirateurs, ses amis, ses proches, commencent à peine à réaliser la perte monumentale. 
 

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