« C’est l’expression du dynamisme de la vie politique »

Pr. Manassé Aboya Endong, Politologue, Université de Douala

Les statistiques fournies actuellement par le ministère de l’Administration territoriale indiquent que le Cameroun compte 318 partis politiques. Quelle lecture en faites-vous ?
D’emblée, on peut évidemment indiquer que depuis le retour au multipartisme dans les années 1990, on assiste à une multiplication insatiable des partis politiques au Cameroun. Face à cette insatiable multiplication de ces partis politiques, une lecture  politique peut en être faite. En effet,  cette situation est d'abord l'expression la plus éloquente du dynamisme de la vie politique au Cameroun. Elle témoigne ensuite du souci des pouvoirs publics de consolider le processus de démocratisation au Cameroun, notamment en donnant au plus grand nombre l'opportunité de participer à la prise de décision politique. Sous ce rapport, il s'agit d'impliquer les grandes sensibilités qui animent le système politique camerounais dans le jeu du pouvoir, en limitant autant que possible les prétextes qui pourraient conduire à la pratique, même sporadique, des modes non conventionnels de participation politique. Cette multiplication des partis politiques contribue ainsi à la forclusion de la violence et enrichit le débat politique. Enfin, la multiplication des partis politiques au Cameroun est révélatrice d'une politique d'ouverture du jeu politique dont l'objectif est de donner au plus grand nombre l'occasion et l'opportunité de prendre une part active  à la construction d'un Etat démocratique prospère et en constante modernisation.  
Les partis politiques sont souvent classés selon leurs idéologies. Est-ce le cas encore pour ceux du Cameroun en ce moment ?
Traditionnellement, le critère de classification des partis politiques le plus pertinent est celui qui prend en compte la nature du parti politique. Ainsi, la littérature scientifique a pendant longtemps distingué d'une part les partis politiques de masse, d’autre part les partis de cadres ou d’élites. Mais, ce critère est de plus en plus battu en brèche par les mutations qu'impose la modernité politique. En effet, l'émergence des partis dits d'électeurs, qui se caractérisent précisément par un rapport lâche à l'idéologie politique et un pragmatisme conjoncturel ne permettent pas toujours de les classer de manière absolue, soit comme parti de masse ou d'élite ou comme parti de droite ou parti de gauche. De toute évidence, les critères de classification ont considérablement évolué.  Il est donc de plus en plus difficile de classer les partis politiques en fonction de leurs idéologies respectives. Pris dans ce sens, autant la classification qui distinguait jadis, les partis de masse et les partis d’élites ou de cadres semble dépassée, autant il est de plus en plus difficile de classer les partis en fonction de l’idéologie. Les mutations qu’impose la modernité politique rendent le clivage gauche / droite, socialiste et libéral-démocrate lâche. Certes, dans le contexte camerounais de nombreux partis politiques se sont positionnés en fonction d’une orientation idéologique précise. C’est le cas du Social Democratic Front qui s’est par exemple historiquement positionné comme un parti socialiste. Cependant, on assiste de plus en plus à un hybridisme idéologique qui prend en compte la dynamique des systèmes politiques contemporains. De nombreux partis empruntent alors, à la fois au libéralisme et au socialisme, à l’instar du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) qui a renouvelé son option pour le libéralisme communautaire à la faveur de la dernière élection présidentielle. Désormais, tous les partis s’inscrivent dans le pragmatisme et revoient leur rapport aux grandes idéologies politiques. Ils apparaissent donc essentiellement comme des partis d’électeurs aux relents de « partis attrape-tout ». 
On remarque néanmoins que des dix derniers partis politiques créés avant les élections couplées du 9 février 2020, trois ont pu prendre part à ces élections. Un seul a pu avoir un conseiller municipal (le Front des démocrates camerounais (FDC) de Denis Emilien Atangana à Monatélé). Ces formations politiques répondent-elles encore aux critères qui sont ceux de la création des partis politiques, à savoir la conquête du pouvoir ?
La conquête et la conservation du pouvoir peuvent se faire in solidum ou en coalition. Par conséquent, un parti qui décide de ne pas prendre part à une compétition électorale ne perd pas ipso facto son statut de parti politique. En outre, la conquête et la conservation du pouvoir ne concernent pas seulement le pouvoir présidentiel. Elles concernent aussi le pouvoir local. Au demeurant, les partis politiques n’ont pas qu’une fonction de conquête du pouvoir. Dans le contexte camerounais, ils contribuent à la formation des citoyens, conformément à leur fonction de socialisation, et participent à l’animation de la vie politique en mobilisant une fonction tribunitienne très décisive dans leurs activités politiques. On ne peut donc pas disqualifier un parti politique simplement parce qu’il n’a pas pris part à une compétition électorale. Mais, au-delà des conditions d’éligibilité qui peuvent expliquer le recours à l’abstention par un parti politique, il y a la réalité selon laquelle le jeu politique reste dominé par les rapports de force. En appréciant ce rapport de force, un parti politique peut décider de ne pas prendre part à une élection soit pour des raisons de stratégie politique soit pour exister par la défection. Cela n’en fait pas moins un parti politique à part entière. 

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