« Mes livres permettent de libérer la parole »

Lilian Thuram, écrivain, ancien footballeur international, parrain des Ateliers Mwinda.

Vous avez effectué un séjour au Cameroun en tant que parrain des Ateliers Mwinda, et à l’occasion, vous avez été adoubé notable Sawa, Dipita Bebey. Cette visite en terre camerounaise est-ce finalement pour vous un retour aux sources ?


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Cette reconnaissance est une marque d’amour énorme, et chacun de nous a besoin de recevoir cet amour dans la vie. C’est lui qui donne confiance, qui donne une bonne estime de soi, qui donne la conviction d’y arriver. Ce geste, c’est comme si vous me disiez : « Nous sommes avec toi, tu n’es pas seul. » On se construit dans le regard des autres. Je suis un enfant de partout, car je suis un homme avant tout. A chaque fois que je viens dans un pays africain que je n’ai jamais visité, quand je suis à l’aéroport, j’ai le sentiment que je vais voir des membres de ma famille. C’est compréhensible car je suis Antillais. Chacun de nous a besoin d’ancrage, et toutes ces marques de reconnaissance me prouvent que je fais partie d’un endroit, me rendent de plus en plus solide.


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Avez-vous reconnu votre discours sur l’égalité des chances dans les documentaires de ces jeunes ?


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Ces documentaires parlent de la relation hommes-femmes qui est très déséquilibrée. Je suis né aux Antilles, dans une culture très sexiste, mais j’ai conscience de cela. Il faut que les enfants prennent conscience de leur société. Après les repas, les hommes se lèvent et ils vont jouer au domino. En fait, c’est comme si c’était normal que ce soit les femmes qui débarrassent, qui vont faire la vaisselle. Ce sont en fait des habitudes qui s’installent, et si personne ne stoppe cela à un moment donné, si on ne permet pas aux enfants d’avoir ces questionnements, il n’y a pas de chance que ces comportements s’arrêtent. Nous sommes également dans une société où on ne donne pas la parole aux enfants. C’est un cadeau extraordinaire que les Ateliers Mwinda leur offrent que de leur donner la possibilité de raconter la société camerounaise et de la critiquer. Et en général, ces enfants veulent que les choses changent. Ces courts-métrages étaient très forts.


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Lors de la projection de ces documentaires samedi dernier, vous êtes revenu sur la notion de solidarité. Quel rôle a-t-elle joué dans votre réussite sportive ?


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Je suis devenu ce que je suis aujourd’hui grâce à toutes ces personnes qui m’ont tendu la main, m’ont inspiré parfois même sans qu’elles ne le sachent. La solidarité pour moi, c’est avant tout offrir des opportunités aux gens, notamment aux enfants, c’est être dans le don de soi. On veut que les gens soient à notre disposition, mais on ne se demande jamais ce qu’on peut faire pour les autres. Il faut essayer d’emmener ce discours au sein de la société civile pour qu’il devienne un discours politique. Aujourd’hui, du moins là où je vis, on nous fait croire qu’on peut vivre en se suffisant à soi-même. Résultat, nous nous retrouvons dans des sociétés égoïstes, où sont culpabilisés les pauvres et ceux qui ne réussissent pas. Pour ma part, le football m’a appris que sans solidarité, il n’y a pas de succès. Nous avons gagné la Coupe du monde en 1998 parce que nous avions cette capacité de faire don de soi au collectif. Et à chaque fois que j’ai pu gagner dans une équipe, que ce soit à Parmes ou à la Juventus, c’est parce qu’il y avait cette façon-là de penser : avec l’autre, je suis meilleur. Il faut éduquer nos enfants à percevoir cette solidarité. Je suis né en Guadeloupe, j’arrive dans la région parisienne, j’évolue dans une famille dite défavorisée, et au final je gagne la Coupe du monde ! Partout il y a des enfants avec des capacités qui n’auront jamais l’opportunité de donner le meilleur d’eux-mêmes, ce que je trouve très injuste.


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Après votre carrière de footballeur, vous donnez le sentiment de ne plus avoir aucun lien avec le milieu du football. Est-ce juste une impression ?


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C’est une impression, car bien évidemment, j’ai toujours des liens très étroits avec le milieu du football, tout simplement parce que j’ai deux garçons qui font du football. L’un joue à M’Gladbach en Allemagne et l’autre à Nice en France. Il est vrai que vu de l’extérieur, les gens pouvaient s’attendre à ce que je poursuivre ma carrière au sein d’un club. De ce point de vue, je les comprends, car effectivement je ne suis pas entraîneur, je ne suis pas dirigeant, je ne travaille pas à la télévision en tant que consultant sportif. Mais de par mes fils, je reste très proche du football. En fait, la vie m’a poussé à créer en 2008 cette fondation « Education contre le racisme ». Le football c’est très bien, mais me servir de ma notoriété pour questionner la société française sur l’égalité entre hommes-femmes, selon la couleur de la peau, selon la sexualité, me semble plus important. Enfant, j’ai été éduqué par des sportifs comme Mohamed Ali, et j’ai compris qu’il est possible de se servir de sa notoriété pour emmener le débat sur l’égalité. L’histoire nous démontre qu’il y a de nombreux athlètes qui ont permis à la société d’évoluer sur ces problématiques. Je suis dans cette continuité.


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Avez-vous réussi à faire partager votre combat contre le racisme à vos enfants qui embrassent comme vous la carrière de footballeur ?


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Chaque parent essaye d’éduquer au mieux ses enfants, les conditionne en fait dans sa manière de penser, bien qu’il ne sache jamais s’ils vont reproduire les mêmes schémas. J’essaye d’inculquer à mes enfants des directions, mais je leur rappelle que grandir, c’est questionner ces directions, les refuser, être en désaccord avec elles. Mes deux garçons sont très sensibles à la dénonciation des injustices. La preuve, mon fils a été le premier joueur en Europe à mettre un genou à terre au moment de cette polémique aux Etats-Unis autour de la mort de George Floyd. Mon deuxième garçon qui a 19 ans a également mis un genou à terre, ce qui veut dire qu’en fait ils partagent ces luttes. J’essaye de réfléchir à la problématique du racisme, car j’ai totalement conscience que j’ai la chance de vivre dans ce monde parce qu’avant il y a des hommes et des femmes qui ont fait ce travail. Je suis dans cette démarche car je veux leur montrer qu’ils ne l’ont pas fait pour rien. Un jour, ce sera à nous de rendre compte à nos enfants quand ils nous demanderont ce que nous avons fait pour que les choses s’améliorent. On ne peut pas être neutre. Il faut avoir le courage de se questionner et d’avancer.


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Pensez-vous que cette lutte que vous menez pour faire reculer le racisme, à travers vos livres, votre fondation porte réellement du fruit ?


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Disons que j’essaye de libérer la parole. C’est la libération de la parole qui fait avancer les choses. Quand on s’enferme dans des non-dits, les choses restent en place. Et mes livres permettent de libérer cette parole. Comme j’ai eu la chance de gagner la Coupe du monde, j’ai accès aux médias, et ça ne plaît pas à tout le monde. Il y a des gens qui m’aimaient quand j’étais footballeur, et qui m’aiment un peu moins maintenant que je parle de ces questions. Au moins il y a débat. Avant par exemple, il y avait très peu de joueurs qui prenaient la parole pour dénoncer des actes de racisme. Là il y en a de plus en plus. Pour libérer la parole, il faut prendre conscience des mécanismes, de l’histoire du racisme. J’essaye d’amener la discussion, la compréhension, de dire aux gens qu’il faut analyser nos normes. On a inculqué aux personnes non blanches un mépris d’elles-mêmes, et cela se répercute sur nos enfants.  


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