« Il faut poursuivre le processus de réformes des institutions et appliquer les solutions au cas par cas »

OWONA WOLFGANG Jr, Ph.D Sciences Politiques, Secrétaire des Affaires Etrangères en service à la direction des Affaires d’Afrique/MINREX.

Depuis quelque temps l’Afrique est secouée par plusieurs crises et instabilités. Est-ce que ce le retour des vieux démons ?
Les situations d’instabilité qui traversent le continent noir depuis peu sont d’abord à ranger dans le registre des mutations de la conflictualité globale, qui avec la fin de la guerre froide, voit les crises et les conflits violents se polariser davantage sur le plan des affrontements entre groupes internes divers, parfois transnationalisés, plutôt que des affrontements violents classiques entre Etats. Ce constat général, dont l’expression sur le continent, qui a  plutôt été un enjeu pour les principales puissances polaires structurant la dynamique de la guerre froide, continue, même après cette dernière, à davantage se décliner dans une logique d’accélération et d’intensification de la violence génératrice de situations de fragilité et d’urgence, à travers trois principaux phénomènes critiques : le terrorisme transnational, la criminalité transfrontalière, et bien évidement les changements anticonstitutionnels de pouvoirs sur fond de violence.
En les appréhendant sous le prisme du désordre mondial, qui se manifeste  en Afrique selon les modalités précitées, on peut dire avec certitude que l’absence d’autorité susceptible d’imposer sa volonté, ses règles, ses principes et valeurs peut expliquer d’une certaine manière, cette situation. En effet, en l’absence d’institutions susceptibles de structurer le comportement des Etats et des peuples du continent en y imposant un ordre admis et accepté par tous, il devient difficile, même pour les institutions existantes, d’influencer de manière absolue ces dynamiques de désordres qui naissent au sein des Etats, et que les Etats eux-mêmes ne sont pas toujours capables de traiter avec succès. Or pour résoudre ces situations d’instabilité, génératrices de situations d’urgence diverses, il se trouve les nécessités de construire un ordre juridique, un ordre institutionnel, et un ordre opérationnel susceptibles de garantir la capacité à structurer les comportements entre les Etats africains, et à l’intérieur de ces derniers, dans le sens de la préservation de la paix, et des conditions favorables au développement socioéconomique. Les situations internes de désordre en Afrique devraient aussi faire l’objet d’un suivi plus vigilant et d’une gestion permanente par les institutions internationales, notamment par l’Union africaine.

Que faire justement dans les pays comme le Mali et la Guinée Conakry en proie actuellement à des désordres internes pour éviter la dégradation de la situation ?
Introduite par l’ancien Secrétaire général des Nations Unies Dag Hammarskjöld Unies, il y a plus d’un demi-siècle et dont l’un des plus fervent partisan fut Koffi Annan de regrettée mémoire, la diplomatie préventive offre des pistes de solutions préventives en ce sens qu’elle essaie de  répertorier l’ensemble des signes, des éléments, des motivations et/ou des revendications susceptibles  de favoriser l’émergence des instabilités au sein d’un pays, d’une région ou d’un Etat, tout en proposant des solutions négociées et anticipatrices. Basée sur l’alerte, notion au cœur de la prévention des conflits et des situations d’urgence, la Diplomatie préventive est un paradigme qui fait de la prévoyance et de la prospective, des outils permettant de déceler à l’avance les facteurs d’instabilité et de les traiter convenablement. Une telle approche mériterait de retrouver ses lettres de noblesse pour permettre aux Nations Unies et/ou à l’Union africaine dans l’optique de favoriser la prévention, la gestion et la résolution des crises. Cependant, elle bute sur une difficulté, à savoir le caractère complexe des situations internes, notamment les facteurs générateurs d’instabilité, ou de crises sociopolitiques. Si pour le Mali, on peut constater qu’en opérant une réflexion diachronique, que les sources de l’instabilité sont anciennes et parfois indépendantes de la façon de manager l’Etat notamment les répliques de la crise libyenne de 2011, l’irrédentisme Touareg, en passant par l’islamisme violent sahélien, sans oublier les querelles identitaires, les facteurs de fragilisation d’un Etat en reconstruction qui a encore du mal à retrouver la stabilité sont connus et permettent de comprendre largement l’avènement d’une situation sécuritaire dégradée.  Dans ce cas, l’enjeu semble être plutôt celui du choix entre la désagrégation de l’Etat malien et celui de la survie. Quant au cas guinéen, on constate une violation manifeste du consensus sur la direction de l’Etat par des civils, à travers des autorités démocratiquement élus, fragilisées par un coup d’Etat militaire difficilement justifiable, d’autant que péril en la demeure il y’en a pas. Ainsi dans le premier cas, on est dans une situation d’un Etat en reconstruction, alors que dans le second on est dans une violation manifeste et difficilement justifiable de l’ordre constitutionnel par une junte en l’absence de péril. Toutefois, si la diplomatie préventive était actionnée et activement implémentée par les institutions internationales en direction de ces Etats, il est difficile de croire que ces situations se seraient produites, car elle aurait, à travers ses recettes, ses principes et ses modalités , travaillé à arrondir les angles et à concilier les positions des divers acteurs en annihilant la forte propension à l’intransigeance de ces derniers, tout en trouvant des bases consensuelles de travail.
Cette situation d’instabilités plurielles est aussi l’illustration de la faiblesse des organisations internationales africaines qui manifestement ne disposent pas de tous les leviers leurs permettant d’orienter les Etats et les peuples africains vers le sens de leurs valeurs, et de leur volonté. Le renforcement de leurs moyens d’action peut être une piste intéressante dans ce sens, qu’en renforçant aussi leur capacité d’appréciation objective des situations de crises dans les différents pays du continent, c'est-à-dire en évitant le deux poids, deux mesures. Sur le plan interne se pose pour toutes les forces sociopolitiques, l’obligeance de respect du consensus qui permettra la cohésion, la stabilité, car la rupture du consensus dans un Etat, le non respect des accords par les acteurs politiques sont autant d’éléments qui favorisent la survenue des crises internes.

Quelles peuvent être les solutions pérennes pour garantir la stabilité dans les zones précaires ?
Les solutions à la prévention des situations génératrices d’instabilités peuvent emprunter trois principales tendances. La première consiste en des réformes sur le plan institutionnel, notamment au niveau de l’Union africaine en la dotant de plus de pouvoirs. Cette première approche est enclenchée par les Chefs d’Etat aricains, et le Cameroun sous le leadership du président Paul Biya y prend une part active, avec sa caution donnée aux résultats des consultations menées à propos, avec un la participation active du Cameroun au sein de l’unité spécialisée chargée de mener ce travail. La seconde vise à faire du respect des consensus admis une valeur cardinale, entre les différentes forces dans chaque pays, et non de procéder à des modifications opportunistes des consensus pourtant généralement admis et acquis de haute lutte dans le sens de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. La troisième, consiste sur le plan opérationnel à favoriser l’émergence d’outils efficaces de contraintes sur le plan opérationnel, capables d’agir en toute situation, y compris à l’intérieure des Etats, comme ce fut le cas de l’ECOMOG pour l’Afrique de l’Ouest lors des crises similaires. Cette entreprise de renforcement des outils opérationnels de l’Architecture de Paix et de Sécurité peut emprunter l’axe de l’optimisation de la Force Africaine en Attente (FAA) comme instrument pertinent, ou alors celui du renforcement la Capacité Africaine de Réaction aux crises (CARIC) pour garantir la certitude d’intervention efficaces de l’Union  chaque fois qu’il y a une menace. Le contexte économique étant difficile du fait de la crise sanitaire liée à la survenue de la pandémie de la Covid 19 et ses contraintes économiques sur les Etats, il serait judicieux d’être patient et mesuré sur la prise de tels engagements. Au demeurant, je puis dire que la solution pour juguler les situations de crises et les situations d’instabilité se trouve dans la capacité pour les Africains à favoriser le respect des règles, des pratiques et des coutumes consensuelles tout en se dotant d’institutions et d’outils opérationnels efficaces et efficients en vue de prévenir et de traiter ces dernières. Il ne faudrait pas que du moment où les accords n’entrent pas dans l’intérêt des un et des autres, on les dénonce de manière à favoriser uniquement des intérêts personnels par apport aux intérêts des communautés. 

En attendant les reformes, qu’est-ce qu’il faut faire pour éviter les situations comme au Mali et en Guinée Conakry ? 
Justement, cela évoque l’enjeu de conciliation entre les considérations internes et les préoccupations internationales. Le coup d’Etat qui est survenu au Mali est principalement lié aux préoccupations internes. La reconstruction, la menace des groupes terroristes, les conflits interethniques violents, dans un Etat qui ne dispose pas tous les éléments de sa stabilité et de l’exercice de ses missions régaliennes. Or en Guinée Conakry, la rupture d’un consensus interne fragile est à l’origine  du coup de force militaire. Ces deux situations de fragilisation de la sécurité, différentes dans leurs causes, sont plus que jamais des défis et des occasions qui interpellent l’Union africaine à se doter de moyens politiques, juridiques, logistiques et financiers pour imposer ses décisions, en tenant compte des spécificités des cas, et promouvoir le dialogue constant sur la base des valeurs consensuelles.
 

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