Ernest Gbwaboubou : « Nous devons créer les conditions d’une véritable industrialisation»

Le ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique au sujet du plan directeur de l'industrialisation qui est disponible.

Le 30 décembre 2016, le ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (Minmidt), Ernest Gbwaboubou, a présenté le rapport final du Plan directeur d’industrialisation. Face à la presse, il a affirmé que l’élaboration de ce document vise à faire du Cameroun une plaque tournanre à l’horizon 2050. Dès lors, trois défis majeurs sont à relever à savoir, faire du pays le commutateur, le nourricier et l’équipementier de l’Afrique centrale (CEMAC, CEEAC) et du Nigéria. Toutes choses qui impliquent la reconstruction de l’industrie nationale. CT a approché, le ministre Ernest Gbwaboubou pour en savoir plus au sujet de la capacité et du potentiel du pays à atteindre son objectif d’industrialisation.

Monsieur le ministre, vous avez présenté le 30 décembre dernier le rapport final du Plan Directeur d’Industrialisation. Peut-on considérer que le Cameroun est désormais doté d’un plan pour son industrialisation?
Effectivement, le Cameroun dispose à ce jour de son Plan Directeur d’Industrialisation (PDI) et la finalité de ce plan est de faire du Cameroun, « L’usine de la Nouvelle Afrique Industrielle à l’horizon 2050 ». Comme vous le savez déjà peut-être, lors de son Cinquantenaire en 2013, l’Union Africaine a élaboré son Agenda 2063 qui prescrit en première ligne, l’industrialisation intensive et accélérée de l’Afrique. Le Cameroun se devait donc de fixer ses propres lignes directrices en tenant compte bien sûr de ses atouts et de ses contraintes spécifiques. Je dois souligner aussi que ce plan reste en phase avec les cinq grandes priorités du Groupe de la Banque Africaine de Développement qui sont : « Eclairer l’Afrique et lui fournir de l’électricité-Nourrir l’Afrique-Intégrer l’Afrique-Industrialiser l’Afrique-Améliorer la qualité de vie des Africains». Par ailleurs, les concepteurs ont tenu à ce que ce plan soit conforme aux engagements internationaux souscrits par le Cameroun, notamment les récents 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) dont le 9e vise justement à bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable et inclusive, encourager l’innovation d’une part et respecter l’engagement pris à l’égard de l’Accord de Paris lors de la COP 21 sur les changements climatiques et le développement durable, d’autre part. Enfin, l’engagement à boucler cette étape en 2016, tenait aussi et surtout à la promesse du Chef de l’Etat qui, en s’adressant à la Nation le 31 décembre 2015 disait : « En 2016, le pari majeur pour notre pays reste la création des conditions d’une véritable industrialisation. L’émergence ne se conçoit pas sans une industrie viable ». Je dois dire à ce propos que le chef de l’Etat est le principal artisan de cet important travail entièrement élaboré par des Camerounais, pour les Camerounais et le Cameroun, une grande première dans notre pays. Ce Plan découle d’un état des lieux et d’un diagnostic stratégique de l’industrie camerounaise qui met en exergue 11 thématiques qui font ressortir trois sanctuaires industriels nationaux (l’Agro-industrie, l’Energie et le Numérique). Cinq piliers industriels structurants (Forêt/Bois, Textile/Confection/Cuir, Mines/Métallurgie/Sidérurgie, Hydrocarbures/Pétrochimie/Raffinage et Chimie/Pharmacie), deux socles de l’émergence (Infrastructures et Financement) et un voile industriel stratégique (Veille stratégique & Intelligence économique). Cet ensemble est résumé dans un rapport de synthèse intitulé « Plan Directeur d’Industrialisation » et baptisé « Cameroun, Usine de la Nouvelle Afrique Industrielle ». Ce qui fait un total de 13 rapports, les uns d’accès public et les autres, réservés à l’action de l’Etat.
Pensez-vous que les prérequis nécessaires à la mise en œuvre réussie d’une politique industrielle sont réunis aujourd’hui ?
A ce niveau, vous savez, la question de la mise en œuvre réussie d’une politique d’industrialisation peut se comparer à tout champ électrique qui dispose de deux électrodes pour fonctionner normalement : l’anode et la cathode. Le chef de l’Etat, en déclarant que l’émergence ne peut se concevoir sans une industrie viable, a fixé l’anode qui est la vision de l’émergence. Cela traduit sa ferme volonté de procéder à l’édification d’un «Etat Industriel» qui requiert, pour son effectivité optimale, que l’industrialisation soit posée comme une «question vitale» pour le pays et considérée comme un déterminant majeur de la politique générale de la Nation. Une telle attitude industrielle volontariste, qui pose comme prérequis la «Primauté de la Politique Industrielle», nécessite une conceptualisation des modèles et une mise en œuvre opérationnelle d’instruments complexes d’intelligence économique et de veille stratégique, face aux enjeux actuels et futurs, sur le triple plan national, régional, et international. Il s’agit là, de la cathode, pour que la mise en œuvre de la politique d’industrialisation dont il est question, réussisse.
Quelle est la démarche qui a été suivie pour l’élaboration du PDI ?
La démarche qui a conduit à l’élaboration du PDI est basée, au-delà de l’expertise, sur une approche interactive, pour examiner et harmoniser les grandes orientations stratégiques qui doivent conduire la nouvelle politique industrielle. C’est dans ce contexte qu’ont été posés les prérequis à asseoir pour la reconstruction de l’industrie nationale. Deux types de prérequis ont été cernés comme dans un champ électrique : l’un à caractère conceptuel et l’autre à caractère organique. De façon conceptuelle, il s’agissait de penser la problématique de la primauté de la politique industrielle dans l’échelle des politiques publiques d’un Etat ; à savoir que la vision d’émergence annoncée par le Président de la République est l’expression d’une volonté d’édification d’un Etat industriel. Ceci suppose, en terme de prérequis, d’asseoir le positionnement de la politique industrielle au niveau requis pour lui permettre d’être le levier de la croissance en vue du développement économique, social et culturel. Ce prérequis conceptuel induit un prérequis organique à savoir, l’organisation à mettre en place pour le pilotage du nouveau programme d’industrialisation du Cameroun. Vous noterez que ce mécanisme sur lequel je ne voudrais pas m’étendre relève de la très haute autorité de l’Etat. Toutefois, je pourrais dire que les Camerounais doivent se transformer pour appuyer l’industrialisation durable et inclusive. Pour ce faire, les médias par exemple doivent s’approprier cet important outil pour ensuite éclairer le grand public sur les principales orientations du PDI, les enjeux et les défis à relever. L’Etat et ses démembrements doivent opérer intrinsèquement leur propre métamorphose pour canaliser et accompagner toutes les Forces Vives Productives vers l’Economie de la Connaissance, dont l’Economie Numérique et les TIC constituent les principaux ressorts, ainsi que le moteur de la croissance à venir.
Je souligne enfin que ce PDI doit être accompagné par deux importants outils majeurs pour donner un sens à cette métamorphose. Il s’agit de la Loi d’Orientation industrielle et de la Loi de Planification stratégique et de programmation des industries structurantes. En attendant leur élaboration, il s’agira d’assurer une large diffusion du PDI, à l’effet de présenter les actions prioritaires et quelques projets urgents, aux différents corps nationaux ainsi qu’à nos partenaires au développement, bailleurs de fonds, agences de coopération bilatérale et multilatérale, organisations de la société civile et organisations non gouvernementales.
Le Cameroun a l’ambition d’être le futur commutateur, le nourricier et l’équipementier de la CEEAC, de la CEMAC et même du Nigéria. Comment relever ces principaux défis fixés dans ce plan ?
Si le Cameroun arrivait seulement à s’éclairer et à se nourrir, rien d’autre ne serait plus important. Si le PDI devait résoudre seulement ces deux problèmes, on aura changé le Cameroun de manière décisive. Face aux contraintes et exigences de la globalisation, dans un environnement international de concurrence effrénée et impitoyable, marqué par la suprématie des biens manufacturés au détriment des échanges sans cesse en déclin des produits primaires, l’arrimage du Cameroun aux trajectoires industrielles à moyenne et forte intensité technologique est un défi d’appropriation des savoirs et savoir-faire indispensables. A cet effet, le PDI envisage deux horizons : 2035, horizon de l’émergence, c’est-à-dire d’accès au statut de Nouveau Pays Industrialisé. Et 2050, cet horizon n’est pas pris au hasard. Intermédiaire à 2035 et à 2063 qui est l’horizon de l’industrialisation de l’Afrique selon l’Agenda de l’Union Africaine, il vise à positionner le Cameroun comme acteur majeur du schéma d’industrialisation de l’Afrique. L’espace visé est effectivement la CEEAC et le Nigéria. Pour que cette ambition soit crédible, notre pays a besoin de se fixer des objectifs clairs, précis et faisables qui deviennent de façon opératoire des points d’expression de la vision, et ces trois points sont effectivement, le Cameroun, commutateur, nourricier et équipementier de cet espace géographique. Et parlant de commutateur, je vous rappellerai que le Cameroun dispose du 3ème potentiel hydroélectrique en Afrique après la RDC et l’Ethiopie et occupe le 18ème rang mondial avec une puissance estimée à 23 000 Mégawatts. Ce faisant, il est étonnant que la capacité hydroélectrique utilisée par le Cameroun ne représente que 4% des réserves techniquement exploitables ; aussi l’on pourrait se demander pourquoi le Cameroun ne peut pas faire valoir ses autres atouts, notamment en matière d’énergie solaire, de biomasse, de gaz naturel. Vous savez, l’énergie est pour l’économie ce qu’est le sang pour le corps humain. Si votre corps manque de sang, rien ne bouge. Si par contre vous avez du sang plus que votre corps n’en veut, vous pouvez dégager des réserves pour sauver des malades.
Concrètement, nous devons saturer le fleuve Sanaga au maximum sur le plan hydroélectrique et accélérer le développement des autres formes d’énergies renouvelables (biomasse, gaz naturel, solaire) pour fournir une énergie bon marché et écologique à nos industries locales, et enfin nous préoccuper du vaste marché que représente notre grand voisin, le Nigéria, dont les besoins énergétiques sont estimés à 88800 Mégawatts en 2020. Le Cameroun comme Nourricier de la CEEAC et le Nigéria, c’est possible et les capacités existent. Vous êtes sans ignorer que le Cameroun a importé 1,388 millions de tonnes de produits alimentaires en 2015 pour plus de 800 milliards FCFA, dépassant ainsi pour la 1ère fois les hydrocarbures (1,294 millions de tonnes) et le clinker (1,323 millions de tonnes). Principalement, il s’agit du riz (730 000 tonnes), du poisson (217 000 tonnes), du sel de cuisine (139 000 tonnes) et divers autres produits alimentaires (301 000 tonnes). Cette situation reste inexplicable au regard des potentialités agro-écologiques du pays.
En configurant l’Agro-industrie comme un sanctuaire, le PDI adresse cette problématique pour relever le défi de la croissance démographique et de la sécurité alimentaire. Le développement des technopôles agroindustriels a été retenu comme principale orientation stratégique dans ce sens. Sans avoir attendu formellement la validation du rapport final du PDI, qui l’est aujourd’hui, je puis vous rassurer que le Gouvernement avec l’appui technique de l’ONUDI, vient de boucler le Plan Directeur du 1er Technopôle Agroindustriel à ériger sur 405 ha dans la région du Centre, département de la Haute Sanaga, arrondissement de Nkoteng, dans le village Ouassa Babouté. C’est l’exemple type de la nouvelle donne dans le secteur agroindustriel qui devra guider l’ambition de devenir le Nourricier de la CEEAC et du Nigéria. Nous sommes à la manœuvre pour mûrir davantage d’autres projets de technopoles sur les réserves foncières dédiées à l’agro-industrie identifiées par le MINDCAF depuis quelques années. Il s’agit ici de rendre explicite, visible et palpable le concept d’Agriculture de 2ème Génération. En réalité, le principe de la mise en place d’une Agriculture de 2ème Génération n’a de sens qu’adossé sur des arguments d’organisation industrielle dont les technopoles agroindustriels en sont la matérialisation concrète.
 

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