Le Cameroun, face à l’impératif nucléaire

L'hydroélectricité a construit le Cameroun du XXe siècle. L'électronucléaire peut construire celui du XXIe siècle. Par Vincent NKONG-NJOCK*

L e Cameroun ne manque ni d’eau, ni de soleil, ni de gaz, ni de ressources mi- nières. Avec un potentiel hydroélec- trique estimé à plus de 23 GW, le pays figure parmi les mieux dotés d’Afrique. Pour- tant, sa capacité électrique installée est de l’ordre de à 2.011 MW suivant les sources du Minée, tandis que la consommation annuelle d’électricité par habitant reste l’une des plus faibles des économies émergentes, de l’ordre de 226 kWh, contre près de 1360 kWh en moyenne en Afrique du Nord, plus de 3 200 kWh en Afrique du Sud et près de 7 750 kWh dans les pays de l’OCDE. Ce décalage résume le paradoxe camerounais : un pays riche en énergie mais encore pauvre en électricité. Cette situation n’est plus seu- lement un enjeu social. Elle devient un handicap économique, démontrant que l’ambition éco- nomique affichée ne s’accompagne pas encore d’une vision énergétique pleinement cohérente avec les transformations qu’elle suppose. Les délestages représentent chaque année des dizaines de milliards de F de pertes de production pour les entreprises. Les groupes électrogènes renchérissent les coûts indus- triels. Plusieurs projets miniers et manufac- turiers ne pourront atteindre leur pleine ca- pacité sans une alimentation électrique abon- dante et permanente. Le problème est souvent présenté comme un déficit de production. Il est en réalité plus profond. Le Cameroun est entré dans une nouvelle phase de son développement Pendant plus d’un demi-siècle, l’objectif était d’électrifier progressivement le pays et l’hy- droélectricité a constitué le socle de la politique énergétique nationale. Demain, il faudra ali- menter une économie fondée sur la transfor- mation locale des matières premières, la mé- tallurgie, les batteries, les centres de données, l’intelligence artificielle, les télécommunica- tions, les usines d’engrais, l’hydrogène bas carbone et les industries électro-intensives. Autrement dit, l’électricité cesse d’être un service public pour devenir un facteur de compétitivité. Le XXe siècle ne sera pas seulement celui de la transition énergétique. Il sera celui de l’ex- plosion de la demande d’électricité. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation mondiale d’électricité devrait croître beaucoup plus rapidement que celle de l’énergie dans son ensemble. Les seuls centres de données devraient voir leur consom- mation plus que doubler d’ici la prochaine dé- cennie sous l’effet de l’intelligence artificielle générative. Une infrastructure d’IA consomme aujourd’hui plusieurs dizaines de fois plus d’électricité qu’un centre informatique clas- sique. Cette révolution concerne également l’Afrique. Le développement des infrastructures numé- riques, des campus universitaires, des centres de calcul haute performance (HPC), des pla- teformes d’intelligence artificielle, des réseaux 5G, des télécommunications et des futurs centres nationaux de données modifiera pro- fondément le profil de consommation élec- trique du continent. Le Cameroun n’échappera pas à cette muta- tion. Les futurs projets miniers de Mbalam-Nabeba, Bipindi-Grand Zambi, Lomié, Minim-Martap ou encore l’exploitation de nouveaux gisements de bauxite et de cobalt nécessiteront plusieurs centaines de mégawatts supplémentaires. À eux seuls, ces projets pourraient représenter une demande électrique équivalente à celle de plusieurs villes camerounaises réunies. La question n’est donc plus de savoir si le Ca- meroun devra produire davantage d’électricité. La question est de savoir quelle électricité soutiendra son industrialisation car dans cette nouvelle économie, l’électricité devient une matière première stratégique. L’hydroélectricité restera naturellement un pilier du système électrique national. Elle est compétitive, renouvelable et le Cameroun possède encore un important potentiel à dé- velopper. Mais aucun pays industriel ne fonde désormais sa sécurité énergétique sur une seule technologie. Les barrages sont tributaires de contraintes géographiques, de cycles hy- drologiques de plus en plus irréguliers sous l’effet du changement climatique et de délais de construction souvent supérieurs à dix ans. C’est ici que les limites d’une stratégie reposant essentiellement sur l’hydroélectricité appa- raissent. La diversification énergétique n’est plus une option Elle est devenue un impératif stratégique. C’est précisément dans cette perspective que l’électronucléaire mérite d’entrer dans le débat national. Le nucléaire n’a pas vocation à rem- placer les barrages. Il vient les compléter. L’un assure la flexibilité du réseau. L’autre fournit une production de masse, stable, pilo- table, peu onéreuse et disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais le véritable enjeu est ailleurs Il réside dans ce que produit réellement un programme électronucléaire. On croit souvent qu’une centrale nucléaire produit de l’électricité. C’est exact. Mais elle produit surtout des in- génieurs, des chercheurs, des industriels, des laboratoires, des universités, des systèmes de certification, des entreprises de haute technologie, une administration plus perfor- mante et une culture de qualité qui irrigue progressivement toute l’économie. En ce sens, le nucléaire est moins une politique énergé- tique qu’une politique industrielle. C’est pro- bablement la dimension la plus méconnue du nucléaire. En effet, un programme électronucléaire ne consiste pas seulement à construire une cen- trale. Il oblige un pays à moderniser son ad- ministration, à renforcer son système univer- sitaire, à développer une culture de qualité, à structurer sa recherche scientifique, à élever les standards de son industrie et à coordonner durablement l’action publique. En d’autres termes, il impose l’excellence. Au- cune autre infrastructure ne mobilise simul- tanément autant de secteurs : énergie, en- seignement supérieur, industrie, santé, envi- ronnement, recherche, finances, sécurité, di- plomatie et protection civile. Le nucléaire devient ainsi bien davantage qu’une politique énergétique. Il devient une politique industrielle. Il devient une politique de formation. Il devient une politique d’innovation. Il d...

Reactions

Commentaires

    List is empty.

Laissez un Commentaire

De la meme catégorie